Quand The Eddy, la série musicale de huit épisodes diffusée sur Netflix se fait décortiquer par l’équipe de l'émission "Une heure en séries". Avec Xavier Leherpeur, Majorlaine Boutet, de Phosphore, Christine Haas, journaliste et Benoit Lagane de France Inter.

Détail de l'affiche de "The Eddy", la série réalisée par Alan Poul, et Damien Chazelle sur un scénario de Jack Thorne
Détail de l'affiche de "The Eddy", la série réalisée par Alan Poul, et Damien Chazelle sur un scénario de Jack Thorne © Netflix

La présentation par Xavier Leherpeur : "The Eddy, est sans doute l’une des séries les plus attendues de l'année, en tout cas les plus sur-vendues par Netflix, puisque elle a été réalisée, au moins pour ses deux premiers épisodes, par Damien Chazelle, le jeune prodige franco-américain, auteur de la comédie musicale La La Land, un écrasant succès au box office international qui avait valu à son auteur de remporter six Oscars, dont celui du meilleur réalisateur.

Parmi les autres cinéastes qui ont participé à The Eddy figurent Houda Benyamina qui avait réalisé Divine, Laïla Marrakchi qui avait signé Rock the Casbah et Alan Poul qui avait tourné des épisodes de The Newsroom et Tales of the City. 

La série est l'histoire d'un club de jazz baptisé Eddy, situé en plein cœur de Paris, un haut lieu de la musique indépendante géré par Farid (Tahar Rahim) auquel le propriétaire du club, un Afro-Américain, vient rendre visite lorsqu'il apprend qu'il risque la faillite. Farid a emprunté de l'argent aux mauvaises personnes, mettant ainsi en grave péril le club. Difficile d'en dire plus sans "divulgacher" le stupéfiant effet de surprise du premier épisode. 

Le scénario est signé Jack Thorne, une grande plume de la série et du théâtre. On lui doit entre autres l'adaptation pour la scène de Harry Potter et L'enfant maudit, et côté petit écran, l'excellente série de fantômes The Fades et _À la croisée des monde_s d’après les romans de Philip Pullman.

Côté presse, l'accueil est mitigé. Le Parisien est enthousiaste. « La première série écrite pour Netflix par le réalisateur de La La Land est aussi libre que le jazz qu'elle exalte». Libération, est plus partagé. « Damien Chazelle se téléporte dans le Paris du jazz contemporain au gré d'une fiction policière moins convaincante que les belles séquences musicales qu'il s'accorde. » Tandis que le JDD est très réservé : « L'histoire part rapidement dans tous les sens. Entre chronique sentimentale, imbroglios familiaux et intrigue policière, les acteurs ont du mal à donner de l'épaisseur à des personnages qui courent trop après leur vie. »

"Une chronique prétentieuse qui brasse du vide" d'après Christine Haas

Christine Haas : « Comment le dire poliment ? C'est vrai que pour Damien Chazelle, le monde est une scène où il a un peu tendance au remplissage. On est ici dans son Paris fantasmé, avec des quartiers populaires, des graffitis, des trains qui passent en arrière-plan et une population aux origines multiples, qui chante dans les rues, et danse en vendant des sandwichs. 

Bref, on est dans un décor où son fétichisme s'installe pour rendre un hommage appuyé au jazz parisien tel qu'on l'a vu dans des films cultes que ce soit Paris blues ou Cold War récemment, notamment à travers le personnage incarné par Joanna Kulig. 

Or, elle est ici une caricature de la chanteuse paumée, aussi désincarnée et vidée de sa substance, qu’elle est magnifique dans Cold War.

Chazelle retrouve aussi sa mise en scène tapageuse qui clignote de partout, « cinéma d'auteur à la française ». On s'attend à tout moment à ce que le personnage insupportable de la fille rebelle de 16 ans ne se mette à geindre : « Qu'est-ce que je peux faire ? J'sais pas quoi faire ». 

De la même manière, André Holland, qui était formidable dans la série de The knick, et émouvant dans _Moonligh_t, incarne un loser vraiment antipathique et arrogant. 

Sans parler du scénario qui manque cruellement de ressort créatif, alors même qu'il brasse beaucoup de sujets : la passion, le deuil, les sacrifices secrets derrière toute réussite sociale, les crispations de la vie de couple, de famille, de groupe, tandis qu'un drame familial et un thriller se mettent en place. Il traite maladroitement l'aspect thriller avec le vilain Serbe menaçant dans les coulisses, le duo de flics qui fait les questions et les réponses sans avancer dans son enquête. On sent que cela intéresse beaucoup moins les auteurs que les scènes de répétition et d'improvisation où chaque instrument filmé en gros plan, en très gros plan, écrase les personnages au lieu de les révéler.

Tous ces grands musiciens conversent chacun dans leur langue, étant entendu que la musique est un langage universel. A travers les solos de jazz, Jack Thorne nous montre comment leur façon de jouer ou de chanter dit quelque chose de leur passé, de leur histoire personnelle, avec des moments où leurs problèmes font qu'ils sont littéralement désynchronisés ! 

Alors, au cœur de cet ennui, il y a quand même quelques moments de grâce où l'expression créative prend forme à travers les rituels : une cérémonie d'enterrement, un mariage, une fête… Chazelle armé de ses deux Oscars, n'a heureusement réalisé que deux épisodes. Mais il donne le ton à cette chronique prétentieuse qui brasse du vide dans une ambiance de happy hour dépressive. Et cela ne m’a pas du tout réconciliée avec avec le jazz »

"The Eddy, pas désagréable à regarder" selon Benoît Lagane

Benoît Lagane : "C'est une série que j'ai aimé suivre. Je n'ai pas trouvé ça du tout désagréable à regarder. J'ai aimé l'ambiance, la dimension "un peu embarquée" de la réalisation. 

Mais en revanche, j'étais un peu déçu par la dimension musicale parce que si la série montre bien les musiciens, elle ne fait pas assez vibrer et vivre la musique. 

Coté coproduction internationale, pour une fois, moi, je trouve que c'est réussi. L'Américain ne prend pas la main sur le Français. Il y a un bon équilibre entre les langues et on est loin du genre "gloubiboulga" à la Versailles. 

Le gros problème, c'est que l'on pense que c'est la série de Damien Chazelle. Or non, c'est la série de Jack  Thorne et Alan Poul et il faut le dire. Et heureusement, parce que les deux premiers épisodes réalisés par Damien Chazelle sont finalement assez ratés. 

Il crée une ambiance, mais il n'y a pas d'effets narratifs suffisamment forts pour qu'on tienne et enchaîne les épisodes. Houda Benyamina s'en sort beaucoup mieux, notamment grâce à la séquence des obsèques où elle commence à faire vibrer la musique dans un épisode très beau. 

Il y a une très grosse faiblesse dans l'épisode 4, avec cette construction, liée à la construction générale où chaque épisode est consacré à un personnage précis. Alors c'est bien s'ils ont de l'épaisseur, et l'épisode sur Maya, est intéressant. En revanche, l'épisode 4 sur le fameux Jude, contrebassiste, on s'en contrefout parce qu'il n'a rien à dire. 

Il faut patienter car les moments de musique deviennent passionnants, je dirais presque au bout du cinquième, sixième, et surtout des septième et huitième épisodes, les deux derniers, réalisés par Alan Poul, qui est en fait le maître d'œuvre de la série avec Jack Thorne. 

On sent qu'il a l'habitude des séries, Jack Thorne a travaillé sur Angela, 15 ans et sur Six Feet Under. On sent qu'il sait prendre cette histoire et en faire enfin une série collective, chorale. Il nous montre enfin la vie d'un groupe alors que jusque-là, on avait ces personnages pas tous très intéressants que l'on suivait dans Paris. Cette série est une bonne curiosité. J'espère qu'il y aura quand même une saison 2 pour que cela continue sur le ton des deux derniers épisodes."

"The Eddy", "une série dans laquelle, il n'y a rien qui tient" selon Marjolaine Boutet

Marjolaine Boutet : "Pour moi, The Eddy, c'est le miroir inversé de Validé (une série parodique autour du rap). Et je parle en tant qu'amatrice de jazz. J'aime cette musique et je fréquente des clubs à Paris. Et ce n'est pas du tout l'ambiance qu'on nous vend dans cette série. 

On joue avec les clichés comme dans Validé, mais mal. Dans The Eddy, le jazz est une musique intello-chiante, avec des gens à deux de tensions qui font "hun" "hun" en jouant une espèce de truc asynchrone et très compliqué à comprendre... Mais non, le jazz ce n'est pas ça. 

Et heureusement, dans la série, il y a quand même quelques petits moments de grâce. Je pense notamment au premier épisode, lorsque la fille du musicien va jouer avec des petits mecs de banlieue et qu'il y a l'influence du hip hop dans la musique.

Parce que si le jazz a réussi à survivre depuis une centaine d'années, c'est grâce au métissage. 

Aujourd'hui, le jazz se marie avec l'électro, ou le hip-hop et c'est bien. 

Dans la dernière scène de musique, ils vont jouer dans la rue. Les auteurs de The Eddy voudraient donner une impression de libération, moi, j'ai trouvé ça hyper ennuyeux. Alors que le jazz, c'est tellement mieux en vrai.

Donc, allez dans les caves de jazz, vous allez voir. Vous allez vous éclater ! 

Dans The Eddy, il y a un vrai problème d'écriture et c'est justement ce qui fait la différence avec Validé. Dans ce dernier, il y a une réelle écriture, une vraie histoire, et un véritable savoir-faire. C'est formidable. Et l'expérience de Franck Gastambide dans la comédie potache lui sert à faire en sorte que l'ensemble tient. 

Alors que dans The Eddy, rien ne tient.  On est peut être dans du free jazz, mais un jazz réduit à sa caricature. J'ai du mal à pardonner ça, à pardonner à des acteurs qui, normalement, sont formidables. Là, on a l'impression qu'ils sont tous sous tranxène.

Enfin, je me suis beaucoup, beaucoup ennuyée. Et en tant qu'amatrice de jazz,  j'en veux beaucoup à cette série parce que j'avais bien aimé La La Land."

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