La réalité est si mauvaise qu'elle ne peut pas être décrite…

"la réalité est si mauvaise qu'elle ne peut pas être décrite, aucun écrivain n'a déjà décrit la réalité comme elle l'est vraiment c'est ce qui est épouvantable"

Thomas Bernhard dans Heldenplatz (1988)

Le Réformateur_théâtre
Le Réformateur_théâtre © Radio France / Dunnara Meas

Il faudrait évoquer…

… le style dramatique de Thomas Bernhard , cette capacité à écrire pour la scène ces logorrhées incantatoires, jeu auquel le comédien lui-même se prend, hypnotisé par sa propre voix, au bout de quel souffle pour éteindre quelle flamme… Mais auditeur lui-même de son jeu tout en rhétorique, tout en musique aussi, et trouvant là support à dénicher l'horripilant détail qui relancera sa critique, en volant au passage tout l’humour du monde pour arroser ce désert.

Il faudrait remercier…

André Engel pour cette mise en scène, resserrée mais lumineuse, concentrée sur le sujet qui reste avant tout ce penseur que son corps insupporte, et qui va droit au but pour ce qui est de la survie, sans se soucier de l’autre, incarné par la compagne de chaque jour ou les représentants de la bonne société. Ces êtres indomptables, qui n’ont de cesse de haranguer le monde avec leurs dérisoires accès de fureur, montrant à l’envi leur insondable incapacité à jouir de l’instant, sans voler celui-ci à l’autre.

Il faudrait rendre hommage…

… au jeu du comédien Serge Merlin, qui honore Thomas Bernhard depuis bien longtemps (Minetti, Extinction ) et en particulier ce personnage de philosophe incompris, de Réformateur dont le traité a depuis longtemps perdu son sens pour la seule raison qu’elle fait de son auteur un potentiel docteur honoris causa . Et se rendre compte qu’une société, qui absorbe ainsi ceux qui s’élèvent contre elle, a gagné tout combat.

Il faudrait saisir tout le sens…

… de l’arrivée de Ruth Orthmann sur la scène (dans le rôle de la compagne) mais aussi dans la mise en scène (l’assistante d’André Engel). En ce double-jeu , la comédienne et l’assistante de mise en scène offrent une vision en filigrane d’un silence en creux de la logorrhée du personnage du philosophe. Silence vertueux, mais aussi écho d’une annihilation encore plus ancienne du principe féminin dans ce monde qui s’est construit sur son occultation et sa répression.

Il faudrait comprendre que…

… la fin d’un monde n’est jamais que la fin de certains, ceux qui ont faibli, failli et cédé. Le monde tourne, se reprend et s’engloutit parce que ses penseurs finissent toujours par perdre l’esprit originel. Nous le cherchons aussi, ce souffle d’aurore, et avec Le Réformateur, joué au Théâtre de l’Œuvre, nous sommes proches, non pas d’une vérité, mais d’une posture où nous pourrions nous satisfaire d’un rire , celui que Serge Merlin nous adresse, saluant sous les applaudissements en fin de pièce.

Serge Merlin
Serge Merlin © Loïc Venance AFP

La page-événement sur Le Réformateur au Théâtre de l'Œuvre , un partenariat France Inter, jusqu'au dimanche 11 octobre 2015 .

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