Alors qu'il publie "Le serment", le médecin et réalisateur était invité de Boomerang, l'émission présentée par Augustin Trapenard. Pour sa carte blanche, il a lu un texte écrit de sa plume, une ode à l'humilité du médecin face au patient et un constat amer sur l'un des plus terribles maux de nos sociétés.

"Monsieur Briffaut n'était pas mort d'alcoolisme, mais de solitude"
"Monsieur Briffaut n'était pas mort d'alcoolisme, mais de solitude" © Getty / Thomas Barwick

Thomas Lilti : 

"C’était il y a une quinzaine d’années.

Je me souviens de Monsieur Briffaut. Un original qui vivait seul à l’arrière d’un corps de ferme. J’avais 25 ans. Il en avait quarante de plus. J’allais lui rendre visite un vendredi par mois. C’était mon premier remplacement régulier.

Il avait beaucoup de problèmes de santé Monsieur Briffaut. Mais surtout, il était alcoolique.

Tout le monde le savait. Tout l’indiquait chez lui. L’odeur, la crasse, le silence.

Il était malade, et pourtant, il refusait de le reconnaître

Quant à moi, jeune médecin sans expérience, je pensais que mon rôle était de le sortir de son déni, de le faire avouer, dans le but de l’aider à guérir et enfin lui rendre la vie meilleure.

Pendant presque deux ans. Il prenait rendez vous avec moi. Je passais le voir. Je renouvelais ses ordonnances. Je l’examinais succinctement. On parlait peu.

Ses problèmes d’alcool étaient un sujet délicat mais je ne lâchais pas. Et quand j’insistais trop, il se refermait sur lui-même et j’avais l’impression de ne plus servir à rien.

Un jour où il avait visiblement trop bu et qu’il continuait à nier, j’ai décidé de lui faire une prise de sang. Je voulais le mettre face à ses mensonges. Gagner la partie une bonne fois pour toute.

Plus de trois grammes d'alcool dans le sang ! J’avais gagné. Mais Briffaut ne s’est pas démonté et m’a dit devant la preuve du laboratoire que c’était un homonyme, que des Briffaut y en avait beaucoup dans la région.

J’en ai ri un peu bien sûr mais ce fut avant tout un aveu d’échec.

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L’année suivante, mon remplacement s’est arrêté et je n’ai plus vu Monsieur Briffaut

Le temps est passé et j’ai appris par un ami qu’il avait été hospitalisé. Qu’on lui avait coupé le pied suite à une infection. Puis qu’il était mort à l’hôpital. Mort de l’alcool comme on dit pour faire court.

Plus tard, le même ami m’informa qu’on avait retrouvé son agenda chez lui. Au vendredi, il avait noté toutes mes visites. Il y avait aussi celles du facteur une fois par mois pour un recommandé. Et c’était presque tout.

Monsieur Briffaut n’était pas mort de son alcoolisme. Il était mort de la solitude.

Et moi jeune médecin sans expérience, je n’avais pas compris. Je m’étais battu pour le faire avouer. Mais avouer quoi ? Je n’ai jamais rien su de lui.

Un vendredi par mois, je venais rompre sa solitude et j’apprenais sans le savoir ce qu’aucun livre ne m’avait appris : le soin est un échange.

Je repense encore souvent à lui. A ma jeunesse ignorante et à sa détresse enfouie."

🎧 ÉCOUTER | Boomerang avec Thomas Lilti