Invité dans "Boomerang" au micro d'Augustin Trapenard, Tiago Rodrigues a écrit un texte inédit pour les auditeurs à retrouver ici…Une traduction très libre et poétique à travers laquelle il traduit le théâtre comme lieu de résistance à un monde qu'il juge de plus en plus dangereux.

Tiago Rodrigues : "un jour, je suis tombé du manège"
Tiago Rodrigues : "un jour, je suis tombé du manège" © Getty / sarah beard buckley

Augustin Trapenard s'est entretenu avec l'une des grandes figures du théâtre européen : le metteur en scène portugais Tiago Rodrigues est toujours à la tête du théâtre national "Dona Maria II". Ses reproductions sillonnent toute l'Europe, y compris la France en ce moment dans le cadre du Festival d'Automne avec "The Way She Dies" ou encore "Please Please Please". 

Le texte de Tiago Rodrigues

3 min

Boomerang - Lecture inédite de Tiago Rodrigues

Par Tiago Rodrigues

Je suis tombé du manège...

"Je faisais du manège comme tout le monde, bercé par la musique du manège, sous les lumières colorées du manège... Dans une excitation permanente, je passais ma vie à tourner de plus en plus vite, en montant à cheval, en mangeant une barbe à papa... Je n'arrêtais pas de tourner, je riais beaucoup, je riais à en avoir la nausée, je criais de plus en plus comme le cri de tous les autres en cœur de voix stridentes, la foule qui accélère... Et quand j'en avais marre de monter à cheval, je sautais sur le dos d'un chameau, d'une girafe, d'un éléphant de plus en plus grand et de plus en plus vite. Je croyais que c'était ça, la vie, cette course sans fin, sauter d'une bête à l'autre jusqu'à monter le plus gros animal du manège de plus en plus vite...

Et, un jour, je suis tombé du manège...

Dans ma chute, j'ai dû glisser à travers une fente, je suis tombé dans un trou à travers les mécanismes qui font tourner le manège. J'étais tordu, piétiné, compressé et je me suis retrouvé ici. Je suis en dessous du manège... Là où tout est sombre et lent, là où je suis seul... D'ici, j'entends les cris et la musique, je sais que là-haut l'agitation continue de plus en plus vite, j'ai essayé de retourner au manège mais à chaque fois que j'ai essayé de grimper j'étais recraché dans le sous-terrain... 

Alors j'ai commencé à m'habituer à l'obscurité, à la lenteur, j'ai commencé à me transformer...

J'ai commencé à évoluer pour survivre. J'ai commencé à me transformer en rat... Ici, il n'y a pas de chevaux, de girafes, de chameaux ou d'éléphants... Ici, la meilleur chose que tu puisse être, c'est un rat. Je me nourris des restes de barbe à papa qui tombent de là-haut, mes dents ont changé, mes jambes et mes bras ont rétréci, ma peau est de plus en plus pale, mes yeux sont aveugles... 

Ma place n'est plus sur le manège... Mais je suis la reine ou le roi du sous-terrain. Même si je le pouvais, je ne voudrais pas retourner au manège car je sais maintenant qu'il existe un monde en dehors du manège. Je sais que le monde est sombre et lent et je sais qu'il y en aura d'autres qui tomberont du manège, je sais qu'il va continuer à accélérer...

Je sais qu'un jour le manège va se briser, tout le monde tombera comme moi… Ils tomberont tous dans ce monde, le vrai monde où un rat les attend pour lentement les dévorer... Lentement, de plus en plus lent, de plus en plus lent, de plus en plus lent.... 

Aller plus loin 

🎧 RÉÉCOUTER - Boomerang

Tiago Rodrigues sur le bout de la langue, Boomerang

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