La Franco-américaine était la seule femme à avoir remporté le César de la réalisation il y a 20 ans, pour "Vénus Beauté (Institut)". Invitée plusieurs fois de France Inter, elle s'était notamment exprimée sur la place des femmes et la lutte contre les violences sexuelles dans le milieu du cinéma.

Tonie Marshall avait été à l'initiative du port du ruban blanc lors de la cérémonie des César en 2018, en association avec la Fondation des femmes.
Tonie Marshall avait été à l'initiative du port du ruban blanc lors de la cérémonie des César en 2018, en association avec la Fondation des femmes. © AFP / Lionel Bonaventure

Tonie Marshall, "petite actrice" devenue réalisatrice, nous a quitté jeudi à 68 ans, "des suites d'une longue maladie", annonce son agente. Fille de l'actrice française Micheline Presle et de l'acteur, réalisateur et producteur américain William Marshall, Tonie Marshall avait débuté au cinéma comme actrice en 1972 dans "L'Evénement le plus important depuis que l'homme a marché sur la lune" de Jacques Demy. Elle était la seule femme à avoir remporté le César de la réalisation il y a 20 ans, pour "Vénus Beauté (Institut)". 

Son dernier film en date, "Numéro Une", sorti en 2017, dépeignait la bataille d'une ingénieure brillante, incarnée par Emmanuelle Devos, pour prendre la tête d'une entreprise du CAC 40. 

Sur le mouvement #MeToo : "il faut que ces plaintes trouvent un cadre"

En 2018, elle faisait partie avec Emmanuelle Devos, justement, des actrices qui se sont associées à la Fondation des femmes pour venir en aide aux victimes de violences sexuelles. Invitée à cette occasion de l'entretien de 7h50 sur France Inter, elle s'était exprimée après les accusations d'actrices, dans le sillage de l'affaire Weinstein : "Il y a eu un mouvement important suite à l'affaire Weinstein, mais ça ne peut pas durer éternellement. Crier, oui, mais il faut que ces plaintes trouvent un cadre. Ce cadre peut être juridique, ce serait le plus important", jugeait-elle.

"A partir du moment où ce sera devenu une habitude que ça passe dans le juridique, ça pourra changer quelque chose, dans les endroits où les petites pressions hiérarchiques s'exercent de façon assez violente. Je ne suis pas pour condamner avant de savoir. Et puis, une oeuvre est une oeuvre", estimait-elle aussi.

Tonie Marshall avait été à l'initiative du port du ruban blanc lors de la cérémonie des César en 2018, en association avec la Fondation des femmes. Elle avait aussi salué en novembre "le cran" dont avait fait preuve l'actrice française Adèle Haenel, qui avait accusé le réalisateur Christophe Ruggia d'attouchements et de harcèlement sexuel.

Contactée par France Inter, Emmanuelle Devos, tête d'affiche de son dernier film, décrit une femme en avance sur son temps à ce sujet : "Par exemple, pour 'Numéro Une', elle a eu beaucoup de mal à trouver des fonds. Le film est sorti juste avant #MeToo, avant tout ce qu’il se passe autour des femmes. C’est incroyable qu’elle ait pensé à faire ce film qui est l’essence même de la bataille dans laquelle on est maintenant."

"C’est une guerrière, c’est une bagarreuse, c’est quelqu’un qui s’est toujours battu pour imposer son film et imposer son style", Emmanuelle Devos, actrice

"Tonie a toujours eu une vision un petit peu en avance de tout. Quelqu’un qui était très proche socialement de ce qui se passait en France avec une ténacité extraordinaire", souligne Emmanuel Devos. "Ce n’était pas facile pour elle de faire des films. Elle avait un scénario en route, ça la faisait tenir aussi ce projet. Le cinéma c’était sa vie. Elle voyait un peu tout par le prisme du grand écran."

La femme réalisatrice

La place des femmes dans le cinéma, un thème que Tonie Marshall évoquait il y a un an sur France Inter, invitée de La Bande Originale de Nagui. "Quand on parle de film de femme, je sors de mes gonds !", lâchait-elle alors. "Il se trouve qu’ayant un corps de femme j’ai souvent écrit des personnages principaux qui sont des femmes mais je ne crois pas qu’elles aient un caractère spécifiquement orienté sur le féminin."

"En revanche, je pense que dans la société tout est organisé depuis très longtemps sur ce que j’appellerais le masculin. Il est un moment où il faut organiser tout ça sur la mixité. Il ne s’agit pas tant de prendre le pouvoir […] On en parle de plus en plus mais les mécanismes sont hyper coincés", estimait-elle alors.

Dans le monde du cinéma, Tonie Marshall assurait en revanche ne pas avoir souffert de sexisme : "Je n'ai jamais entendu dire qu'un film ne se montait pas parce qu'il était fait par une femme." La France "est le pays où il y a le plus de femmes en réalisation", se réjouissait la réalisatrice et scénariste, svelte, cheveux blonds coupés courts et ton décidé.

Dès l'enfance, une passion pour le 7e art

En 2004, lors d’un passage à l'émission de télévision Tout le monde en parle, elle racontait comment le goût du cinéma lui est venu très jeune. Quand elle était enfant, sa chambre jouxtait la salle de projection du studio des Ursulines, célèbre cinéma du 5e arrondissement de Paris, ce qui l’a amené très tôt à voir des Godard ou des Bergman. "Ma chambre était séparée de la cabine du projectionniste par une cour de trois mètres, l’été il ouvrait la porte de la cabine. J’ai connu les films en entier par le son, je connais Alexandre Nevsky pratiquement phonétiquement", rapportait-elle à Thierry Ardisson, aux côtés de Jean-Paul Gautier à qui elle a consacré un documentaire.

Le goût du cinéma lui a aussi été transmis par sa mère, l'actrice française Micheline Presle, qui trouve souvent un petit rôle dans ses films. "Elle m'a communiqué le goût de voir des films, même toute seule, à 2h de l'après-midi", exposait-elle lors d'une rencontre à l'Ecole de cinéma Esra.

Quand elle s'est lancée dans la réalisation en 1989 avec "Pentimento", elle a "eu un peu peur de ne pas y arriver" : "Parce que j'étais une petite actrice, que je n'avais pas fait d'école, que je n'avais pas de technique", se souvenait-elle. "Mais j'ai trouvé un réalisateur qui m'a fait confiance et j'ai appris."

Avant de passer derrière la caméra, la fille du réalisateur américain William Marshall connaissait déjà bien les plateaux de tournage pour avoir enchaîné une myriade de petits rôles dans les années 1970 et 1980, après être passée par le théâtre. Au fil de sa filmographie, elle a dressé une galerie de portraits attachants, comme celui d'Anémone, sa meilleure amie d'adolescence, dans "Pas très catholique", ou Angèle (Nathalie Baye) dans "Vénus beauté (Institut)".

Avec cette comédie dramatique, qui a rencontré un vif succès, les prix ont afflué en 2000 : César du meilleur film, meilleure réalisation, meilleur scénario original et meilleur espoir féminin pour Audrey Tautou.  

"Elle était vive, rieuse, chaleureuse"

"Nous sommes très tristes d'apprendre le décès de Tonie Marshall, une de nos premières ambassadrices qui s'était engagée avec force à nos côtés pour #MaintenantOnAgit. Nous perdons une grande dame aujourd'hui", a réagi la Fondation des femmes.

Des personnalités lui rendent aussi hommage cet après-midi sur les réseaux sociaux.

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