de Henrik Ibsen adaptation & dramaturgie Florian Borchmeyer MIse en scène Thomas Ostermeier scénographie Jan Pappelbaum musiqueMalte Beckenbach, Daniel Freitag

L'idéologie du désir

Pour la première fois, Thomas Ostermeier installe son univers déjanté dans le Théâtre de la ville et offre à ses publics deux oeuvres totalement différentes : Un ennemi du peuple, Mort à Venise.La première fois en France, c’est en 1996 à Dijon, au Festival Théâtre en mai, dont Dominique Pitoiset vient alors de prendre la direction. Germanophone, admirateur des arts allemands, ce dernier fréquente Berlin, s’intéresse à la prestigieuse École d’art dramatique Ernst Busch, assiste aux spectacles de fin de parcours, se fixe sur Recherche Faust/Artaud, par Thomas Ostermeier (avec Christoph von Treskow). Qu’il invite donc, et qui laisse le souvenir d’une calme beauté, rude et poétique, le tout extrêmement contrôlé en dépit d’une construction déphasée.

Un ennemi du peuple
Un ennemi du peuple © Arno Declair

En fait Ostermeier a déjà un début de trajet professionnel :en 1994 avec Manfred Karge, en tant qu’assistant et acteur. En 1995, une mise en scène personnelle: L’Inconnue d’Alexander Block, au Deutsches Theater, dont le directeur Thomas Langhoff lui propose dès l’année suivante de dirigerla Baracke . Une vraie baraque tout juste construite au pied du théâtre, auquel elle sert de seconde salle ; en quelque sorte d’art et d’essai. Un atelier, pas très grand, bas de plafond, mais avec sa propre cantine, ce coeur vivant de toute institution allemande. La Baracke fonctionne en toute indépendance, Ostermeier ne doit rendre de comptes à personne, il est totalement responsable et libre de sa programmation. On le voit mal, d’ailleurs, demander la permission de quoi que ce soit à qui que ce soit.Non qu’il se montre spécialement orgueilleux. Simplement, il sait où il veut aller, et tient à tracer lui-même son chemin. Il ne veut pas être le « jeune de la maison à qui on offre la petite salle avec un texte contemporain injouable et les comédiens dont personne ne veut. (Je veux continuer à savoir pourquoi je fais du théâtre, et pas uniquement « comment ». Pourquoi ? Pour en re - venir à une forme d’idéologie, à une idéologie du désir », (Le Monde, 26 septembre 1998)...En toute lucidité Ostermeier s’engage.Si quelque chose frappe d’abord chez lui, c’est l’acuité, l’intensité de son regard qu’il travaille : qu’il réponde à une interview, ou simplement qu’il discute, on voit bien que rien ne lui échappe. Il écoute, anticipe, se projette dans ce que les comédiens proposent, dans ce que lui dit son interlocuteur. Sans pathos, avec sympathie...

Un ennemi du peuple
Un ennemi du peuple © Arno Declair

En 2008, Thomas Ostermeier et ses comédiens s’y installent pour y répéter et y créer John Gabriel Borkman d’ibsen « son » auteur, abordé pour la première fois en 2002 avec Nora (Maison de poupée) et dont il laboure le répertoire. Peut-être y trouve-t-il les échos de sa jeunesse dans la petite bourgeoisie bavaroise, y reconnaît-il son dégoût des harmonies sociales mensongères.En tout cas, avec son dramaturge Marius von Mayenburg, il l’explore, le met à nu, en creuse les gouffres, l’expurge, le transporte en notre monde, en notre temps. En dehors de Nora et de John Gabriel Borkman, il y a eu Solness le constructeur, Hedda Gabler, Les Revenants (avec des acteursfrançais) et puis… Un ennemi du peuple. Ici, dans un salon confortable se livre une guerre familiale et universelle… Ayant découvert que l’eau de la station thermale qui fait vivre le village est polluée, peut-on, doit-on empêcher le journal local de révéler l’affaire, d’autant que les travaux sont longs et lourds… Et que le directeur du journal et le maire du village sont parents… Peut-on empêcher… «La vérité peut-elle exister dans nos sociétés soumises à la dictature du marché ? » Question fondamentale pour Ostermeier et sur laquelle repose ce spectacle sans doute le plus ravageur, le plus brûlant. Le plus abouti. Qui a fait vibrer tous les publics, notamment au Festival d’Avignon en 2012.Suit un travail totalement opposé, l’adaptation de La Mort à Venise, nouvelle de Thomas Mann avant de devenir le film culte de Visconti, dont il ne veut rien savoir. Créé au TNB la saison dernière, un rêve en musique (de Mahler) fondé sur le doute, fuyant les recherches formelles. L’idée lui en est venue au cours d’un séjour à Venise. Il pense alors se trouver au bon endroit pour explorer les coulisses de la nouvelle.« Ce qui m’a intéressé, c’est le sujet : comment vivre entre nos abîmes et les règles extérieures ? Comment vivre des désirs aussi sombres ? » (entretien radiophonique avec Laure Adler).Thomas Ostermeier demeure fidèle à ce qu’il considère comme le coeur du théâtre : « l’idéologie du désir ».Colette Godard

Un ennemi du peuple
Un ennemi du peuple © Arno Declair
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