Romain Duris sera ce dimanche l'invité du "Grand Atelier". À cette occasion, Vincent Josse a contacté le réalisateur Christophe Honoré qui a dirigé le comédien à deux reprises au cinéma ("17 fois, Cécile Cassard", avec Béatrice Dalle en 2002 et "Dans Paris", avec Louis Garrel en 2006).

Romain Duris au moment de la sortie du film de Christophe Honoré "Dans Paris"
Romain Duris au moment de la sortie du film de Christophe Honoré "Dans Paris" © Maxppp / Max ROSEREAU

A l'époque de la sortie du film" Dans Paris", dans lequel Christophe honoré avait donné à Romain Duris un rôle quasi statique, le réalisateur disait : "On s'est souvent contenté de son énergie, sa nervosité, sa rapidité, une façon d'être au monde apparemment immédiate. Pourtant Romain est quelqu'un qui se met très souvent en retrait par rapport au monde." 

Contacté par Vincent Josse, le cinéaste lui a alors envoyé un texte, écrit en 2012 pour le Théâtre de Lorient. Un texte très écrit, qui rappelle qu'avant d'être cinéaste, Christophe Honoré fut l'auteur de romans et de livres de jeunesse. 

Un texte à lire ou écouter ci-dessous.

Un corps d'aplomb

« Quand je pense à Romain, je vois un garçon partagé en deux parties.
Mât et drapeau. Le sourire flotte au-dessus d’un cintre d’épaules pétrifiées, le sourire contredit la permanence de son maintien. Terre et vent. Une pierre qui remue, ondoie dans les courants. Le sourire comme une girouette.

Quand je pense à Romain, je vois un corps d'aplomb et aussi exposé qu’un clocher d’église et aussi ignoré.
Le cinéma français a rarement affaire à des acteurs fermes, droits, tendus et dans le même mouvement gracieux, drôles, doux. Romain a imposé son corps point d’exclamation dans des scénarios habitués aux corps parenthèses. Il a apporté à tous ses films de la précision. Du tranchant. On a souvent loué le drapeau en oubliant le mât. Souvent on s’est servi de ce qui flottait autour de lui, cette joie floue, dont on ne sait pas bien si elle tient à une sensualité immédiate ou à une jeunesse inconséquente. Et on a oublié le socle, le fer, la rigidité. 

Pourtant, la ligne claire est la conduite idéale de Romain Duris.
La pleine lumière, son territoire. Dans les années 1950, il n’aurait pas été une figure à la Gérard Philippe, mais à la Laurent Terzieff. Son aire de jeu est celui de la poursuite, une lumière qui aveugle. Fatalité et sacrifice. Ce n’est pas une douce lumière d’arrière-saison, ce n’est pas un souvenir du bonheur. C’est un soleil à midi, perpendiculaire. Une force qui accable. Une tragédie annoncée. Ce terrain de jeu, peu de cinéastes l’ont proposé à Romain, tous séduits que nous sommes par la chaleur qu’il dégage.

Peu, aucun, n’a encore osé placer Romain dans une fiction de midi en plein soleil. Corps debout et froid en attente du pire. Mais lui, s’y prépare depuis longtemps à cette fiction fanatique. Depuis longtemps, il a préparé son regard à cet excès de lumière et l’a réduit au minimum.

Combien de cinéastes ont filmé les yeux minuscules de Romain ? Ses yeux à peine ouverts, dont les paupières constituent la matière principale. Ses yeux qui reculent et se protègent, ses yeux qui affrontent en peinant l’insupportable spectacle de ce qu’il leur oblige à voir. On devrait mieux observer les acteurs. On devrait détailler chaque parcelle de leur corps avant de prétendre les filmer. Cheveux, front, nuque, sourcils, paupières, pupilles, nez, joues, lèvres, menton, cou, oreille, torse, épaules, coudes, mains, taille, sexe, fesses, jambes, genoux, chevilles, pieds. On ne connaît rien des acteurs si on n’est pas capable de réciter par cœur les particularités de leur anatomie. Par exemple les pieds de Romain sont larges, plats, longs orteils appuyés sur le sol. Des pieds de nageur ou d’esclave. Qui s’enfoncent, assurent l’équilibre. Qui s’agrippent. Romain Duris enterre ses talons à chacun de ses pas. Breton, il ne serait pas un danseur de Pourlette, mais un danseur de Plint. À chacun de ses pas, il se fait plus homme, plus enlisé dans la boue, plus accablé par la mort.

Et s’il sourit si fort, si facilement semble-t-il, si ce sourire le rend à la portée de tous, le corps lui nous rappelle qu’il est seul, obstiné, inaccessible. À quel moment Romain a-t-il décidé - d’ailleurs l’a-t-il décidé ?- d’être à portée de tous et inaccessible ?

Oui, quand je pense à Romain, je vois un corps d'aplomb et aussi exposé qu’un clocher d’église et aussi ignoré. »

À écouter

Eric Hauswald a bien voulu prêter sa voix aux mots du réalisateur sur Romain Duris, l'invité du Grand Atelier, ce dimanche  7 octobre :

3 min

Romain Duris par Christophe Honoré

Par Le Grand Atelier

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• 🎧 Père et fier : Christophe Honoré invité de L'Heure bleue de Laure Adler 

• 🎧 Voir clair avec Romain Duris, invité de Boomerang d'Augustin Trapenard 

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