Que ceux qui n'ont jamais mis les pieds dans une librairie téléchargent Rocambole ou Pitchséries ! On pourrait attribuer ce slogan à ces applis qui proposent des histoires qui se lisent sous forme de feuilletons de quelques minutes.

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. © Getty / Malombra76

Elles sont encore confidentielles mais ces offres, telles Rocambole ou Pitchséries, tentent une autre façon de publier les auteurs, et une autre façon de lire. Quant à toi, lecteur de franceinter.fr, je t'entends déjà dire, "oui mais de toute façon ce n'est pas de la littérature".  Déjà au XIXe siècle, tu te serais pincé le nez en lisant les épisodes des romans de Dumas ou Balzac, pas de ça chez toi, pour l'instant.

"Rocambole", c’est vrai, porte le nom d’un malfaiteur devenu justicier dans le Paris du XIXe siècle, héros des romans de Pierre Ponson du Terrail. Si le nom respire une littérature qu’on pourrait juger démodée, il s’applique aujourd'hui aux nouveaux usages, centrés sur les écrans mobiles. On ne parle pas ici des histoires à écouter, de fictions que l’on trouve sur des plateformes de podcasts, à destination des jeunes ou des adultes. Il s’agit de séries à lire uniquement.

Faire lire dans le monde des smartphones

Au rayon des nouveaux usages, on connaît déjà Wattpad qui vous ouvre une infinité de pages blanches pour écrire vos propres histoires. L'appli appartient plutôt au monde de l'autoédition. Le résultat est rarement intéressant, mais Wattpad a tout de même permis de découvrir l’autrice Anna Todd, et certainement des dizaines d’autres bons auteurs se cachent dans cette forêt d’histoires, au point qu'elle fait travailler ses algorithmes pour repérer les narrations adaptables au cinéma. 

Désormais, au siècle de Netflix et d’Amazon Prime, des applis comme Rocambole  et le site Pitchséries s’adaptent, et proposent une littérature en série, avec des épisodes lus en quelques minutes seulement.

Si le site Pitchséries, qui n'a pas encore acquis de notoriété, espère recruter chez les éditeurs traditionnels des auteurs qui voudraient bien se lancer sur sa plateforme, Rocambole, appli française pour smartphone, vient également mettre son grain de sel dans le paysage, choisit ses auteurs et leur impose ses contraintes de forme. 

De nouvelles normes pour la production littéraire ? 

Pour Rocambole, il faut plutôt chercher dans le mode de production des mangas japonais, l'aspiration réelle de Julien Simon, le directeur éditorial : "Effectivement, les mangas sont produits par plusieurs auteurs et directeurs éditoriaux, c'est un travail d'équipe, car il faut produire beaucoup et vite, et c'est un peu ce type d'organisation auquel j'aspire". 

Les histoires qu’il sélectionne, ou fait écrire, sont de tous les genres, car Rocambole se veut généraliste. Science-fiction, romance, polar, etc., elle a même ouvert son catalogue aux récits (l'expérience d'un ultra-trailer, le témoignage d'un ex-Casque bleu en Bosnie), et promet pour mi-septembre un récit sur l'univers impitoyable des start-up, ainsi que des histoires érotiques. 

"Il y a des auteurs qui sont plus doués pour mener des scénarios, d'autres qui se distinguent plus par leur style. Je n'hésite pas à proposer aux uns de travailler avec les autres pour aboutir à des histoires qui satisferont les lecteurs", dit Julien Simon, qui compte bien bousculer le modèle de l'éditeur "monarque", attendant que le chef d'oeuvre littéraire "arrive par la poste".

Contrairement à ce qui se passe sur les plateformes numériques qui sollicitent les contributions gratuites des internautes pour remplir leurs pages, Rocambole paye des à-valoir, "même si l'on n'est pas certain de rentrer dans nos frais immédiatement", et rémunère ensuite ses auteurs en fonction du nombre de lectures. L'abonnement est à 6,99 euros par mois, et 15% des recettes d'abonnements sont alloués aux droits payés aux auteurs et autrices. 

Pour l’heure, la collaboration à Rocambole n’est pas franchement rémunératrice pour les auteurs. Il y a 10 000 inscrits sur Rocambole, et pour Camille Pichon, l’une des fondatrices, “il y a un enjeu de masse, il faut arriver à un nombre conséquent d'abonnements pour générer un modèle économique rentable", ce qui n'est pas encore le cas. 

Les contrats des auteurs Rocambole ne portent que sur les droits numériques, les écrivains restent libres de proposer leurs manuscrits à des éditeurs traditionnels. 

Des auteurs passionnés

Qui sont les auteurs de Rocambole ? Des fans de séries, de cinéma, des écrivains déjà confirmés rarement, mais des passionnés dans tous les cas. 

Prenons l’exemple, d'Anne Langlois et Thibault Marquois qui publie sous pseudonyme de Laufeust. Pour eux, écrire est un choix de vie, ils ont fait passer leur passion avant le confort d'un emploi salarié. Ils ne vivent pas encore de leur plume, tant s’en faut, même s’ils ont à leur actif des histoires à succès sur Rocambole. 

Laufeust a signé trois  feuilletons, "La quête de l’arbre sacré", "Noor princesse-espionne", et "Mérowig". De même pour Anne Langlois, qui vient de sortir "Libertalia", dans lequel elle imagine qu’un Gilet jaune devient président de la république, et "Amour sauce au poivre", histoire d'amour entre une jeune femme et un grand chef cuisinier.  Anne Langlois a été libraire. Elle a soumis "Pionne", à Rocambole, et a séduit l'équipe ainsi que de nombreux lecteurs. Cet été Anne Langlois et Laufeust ont co-écrit  et publié à raison de trois épisodes par semaine Mérowig, une fiction sur les mystères de la basilique Saint-Rémi de Reims. 

Le feuilleton, “c’est plus simple, plus enthousiasmant, plus dynamique” dit Anne Langlois. Pour Thibault, “il faut être de super scénariste, concevoir son synopsis avant”. 

Écrire pour le smartphone, et des lecteurs-zappeurs, change la façon de raconter les histoires, et nous ramène au temps, avant le XIXe siècle, où la lecture ne se faisait pas forcément de manière méthodique et linéaire. Ici les auteurs se doivent d’être efficaces, donner le goût d’aller plus loin toutes les cinq minutes. La contemplation, les flashback, les digressions, descriptions et regards poétiques n’y ont que peu de place. 

"Les auteurs top-list, en tête des classements officiels de la littérature, et en tête des ventes en librairie, ne sont pas intéressés, pour l'instant, par ce type de narration. Pourtant on a le carnet de chèque ouvert" explique Julien Simon. "Mais nous ne sommes pas encore validés par la profession. Nos auteurs sont donc plutôt issus du monde des influenceurs". Un jour peut-être un auteur comme Emmanuel Carrère écrira d'autres histoires que les siennes pour une appli pour smartphone et pour des lecteurs qui n'ont jamais entendu parler de lui. 

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