"DAU", c'est une expérience hybride qui commence cette semaine dans trois lieux parisiens, dont le Théâtre du Châtelet. A mi-chemin entre cinéma-réalité extrême et happening expérimental, ce projet fou au budget mirobolant laisse pour l'instant planer le mystère sur son contenu - et ses intentions - réelles.

Vue d'une partie de l'exposition "DAU" au Théâtre du Châtelet
Vue d'une partie de l'exposition "DAU" au Théâtre du Châtelet © Radio France / Julien Baldacchino

C’est une étrange expérience - presque aussi aguicheuse que le titre de cet article – qui aurait dû commencer ce jeudi dans trois lieux parisiens, le théâtre du Châtelet, le Théâtre de la Ville de Paris et le Centre Pompidou. Son nom : “DAU” (prononcer “Da-O”, diminutif de “Landau”, le nom d’un chercheur soviétique couronné par le prix Nobel de physique en 1962). Son créateur et démiurge : Ilya Khrzhanovsky (ne faites pas attention à la succession de cinq consonnes et lisez Kranovsky), 43 ans, cinéaste russe, dont le projet a quelque peu dépassé ses bornes initiales.  

Jeudi soir, alors que les premiers visiteurs arrivaient au visa center servant de billetterie à ce "happening", les organisateurs ont annoncé que le lancement de DAU était reporté sine die. Officiellement pour des raisons techniques et dans l'attente d'une autorisation de la préfecture de police de Paris. Officieusement, sur les réseaux sociaux, les dernières personnes à avoir visité les lieux en avant-première affirment que rien n'était prêt. Les organisateurs promettent désormais une ouverture "dans les tout prochains jours". 

Reconstitution monstre

Imaginez un peu, c’est comme si vous imaginiez chanter tranquillement une chanson d’un artiste pop français et que vous vous retrouviez à reconstituer finalement toutes les émissions de variété des années 80 à nous jours (vous pourriez alors appeler votre installation “DAHO”).  

C’est à peu près le même cheminement qu’a suivi Ilya Khrzhanovsky il y a 12 ans, partant de l’idée de faire un biopic de Lev Landau... pour finalement lancer un projet fou de reconstitution d’un institut scientifique en Ukraine, où 400 personnes ont vécu pendant plus de deux ans, dans des conditions qui étaient celles de l’Union Soviétique des années 30 aux années 60. De ces deux ans de “tournage”, Ilya (on l’appellera par son prénom, c’est plus simple) a tiré 700 heures de rushes, et 13 films, en plus de séries et de documentaires en cours de montage.  

Ciné-réalité

Si l'on en croit ce que dit le dossier de presse de l’expo, le cinéaste a laissé l’action se faire, ne sortant ses équipes de tournage que quand la sauce avait suffisamment monté pour donner lieu à des situations cinématographiques. Et le mélange, sur place, de chercheurs, de prêtres, de chamans, de prostituées, d’artistes, de néonazis et d’anciens du KGB recrutés pour l’occasion, donne lieu à des situations extrêmes - du sexe non simulé, des transes chamaniques, de l’alcool, beaucoup d’alcool, de la répression, et, clou insoutenable du spectacle, une longue scène de torture dans laquelle une prostituée se voit insérer une bouteille dans le vagin. 

La bande-annonce du film, diffusée depuis quelques jours sur Internet, parle même de personnes qui ont été assassinées. Des "acteurs" sont-ils morts sur le tournage ? “Personne n’a violé la loi”, assurent les producteurs qui soulignent que chacun pouvait arrêter l’expérience quand il le souhaitait, ce qui pose la question de la soumission volontaire.  

La salle du Théâtre de la Ville de Paris accueille l'une des projections de DAU
La salle du Théâtre de la Ville de Paris accueille l'une des projections de DAU © Radio France / JB

Une expérience immersive

Ces longs-métrages sont la colonne vertébrale de l’expérience DAU telle qu’elle est présentée à Paris. À l’écran, se développe ainsi une sorte de ciné-réalité dans lequel aucun comédien n’est professionnel ni ne suit un scénario. Les 13 films sont en projection dans des salles réparties sur les deux théâtres en travaux, et le visiteur, muni non pas d’un ticket mais d’un visa lui donnant accès pour un temps plus ou moins limité (6h, 24h, illimité), déambule seul dans les allées, privé de tout appareil électronique moderne et guidé dans un parcours personnalité par un DAU-phone, rencontrant, au gré de son chemin, installations artistiques, performances, interactions humaines et autres surprises, conférences ou concerts qui viendront égrener de façon impromptue ce parcours étrange et anxiogène.  

Le parcours se déploie sur toute la surface des deux théâtres en travaux
Le parcours se déploie sur toute la surface des deux théâtres en travaux © Radio France / JB

En tout cas, ça... c’est ce que nous promet le dossier de presse. Car pour l’heure, nous n’avons pu avoir qu’un tout petit aperçu de l’expérience. Là où les personnes conviées mercredi s’attendaient à visiter DAU en avant-première, les organisateurs de l’expo ont maintenu le mystère sur le contenu réel de cet événement à mi-chemin entre le cinéma, le théâtre, la musique et l’art contemporain. Pour maintenir le suspense ? Parce que rien n’était encore prêt ? Par craintes de critiques assassines – comme celle publiée par Libé ? On n’en saura pas grand-chose.  

Le mystère reste entier

Toujours est-il qu’à quelques heures de l’ouverture de l’expérience, on n’en sait pas beaucoup plus. De ce que l’on a pu voir, nous sommes en mesure de vous confirmer que oui, les loges du Châtelet entièrement redécorées pour accueillir les bureaux de DAU instaurent une atmosphère vacillant entre le rococo et oppressant. Que oui, les mannequins de cire, hyper-réalistes et pas franchement cordiaux à l’effigie des personnages de DAU, vous feront bondir au détour d’un couloir. Que oui, les projections sur écran géant dans la salle décharnée du Théâtre de la Ville de Paris, encore en travaux, vous plongeront dans une atmosphère anxiogène, appuyée par les mots écrits des dizaines de fois en caractères froids aux murs, comme “FUTUR” ou “TRAHISON”. Qu’enfin, le dispositif musical, qui relie la coupole du Théâtre de la Ville à quatre salles du Châtelet, où la musique jouée d’un côté pourra être notamment remixée en direct de l’autre côté, s'annonce prometteur. De là à penser que le public sera le nouveau cobaye de l'expérience, qui doit "continuer" à Londres et Berlin ensuite, il n'y a qu'un pas. 

L'un des mannequins de cire de l'exposition "DAU" au Théâtre de la Ville de Paris
L'un des mannequins de cire de l'exposition "DAU" au Théâtre de la Ville de Paris © Radio France / JB

Et puis... c’est à peu près tout. On n’en saura pas plus, ou alors il faudra revenir une fois le projet ouvert et déployé sur ses trois lieux (relié la nuit par un triangle rouge dans le ciel de Paris). Au Centre Pompidou, c’est un appartement reconstitué et observable via des vitres sans tain qui accueillera les scientifiques qui travaillent sur l’expérience.  

En quittant les lieux, et même en n’ayant vu qu’une infime fraction du mastodonte que va être DAU, on réalise que cette visite pose plus de questions qu’elle n’en résout. Comment un tel projet a-t-il pu brasser des dizaines de millions d’euros, comme l’affirment les équipes de DAU ? L'histoire folle du projet est-elle vraie à 100%, ou y a-t-il une part de bluff ? Faut-il vraiment investir entre 35 et 150€, selon le prix du visa, pour être confronté à une violence qu'on nous promet si crue ? Ce spectacle qui semble, à bien des égards, conçu pour flirter avec la morale, ne va-t-il pas causer préjudice aux institutions honorables qui l'accueillent ? À quel point ce happening va-t-il reproduire le climat oppressant du film, façon expérience de Milgram, pour le public comme pour ceux qui y travaillent (des employés ou ex-employés ont dénoncé une ambiance “sectaire” en coulisses) ? En somme, quelle va être la part de réalité, de fiction, et de mascarade dans cette opération ? 

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