En 1990, Georges Mérillon part en reportage, au Kosovo. Il réalise une photo désormais célèbre d'une veillée funèbre. Le cliché, accusé de sublimer la souffrance, gagne le World Press Photo. Son auteur revient sur cette icône, près de 25 ans plus tard.

28 janvier 1990, Kosovo, Nagafc. Veillée funèbre de Nasimi Elshani, militant indépendantiste tué par la police serbe
28 janvier 1990, Kosovo, Nagafc. Veillée funèbre de Nasimi Elshani, militant indépendantiste tué par la police serbe © Georges Mérillon

Une peinture ? Non, une photographie. La douleur d'un deuil, capturée pour l'éternité. Des visages de tristesse, autour d'un corps inanimé. L'histoire de cette famille reflète aussi l'histoire d'un pays. Derrière cette image, un reportage de Georges Mérillon, réalisé pour le magazine Time, dans le village de Nagafc, au Kosovo . À une époque où la presse internationale s’intéresse à ce conflit du bout des lèvres : « Après que le président serbe Slobodan Milosevic eut aboli le statut d’autonomie de cette province de Yougoslavie, il y avait chaque jour des manifestations et des morts. Cela faisait quelques jours que l’AFP signalait ces affrontements dans la région mais l’information était peu reprise. Peu de gens savaient alors situer le Kosovo sur une carte d’Europe », explique Georges Mérillon, qui revient sur sa photographie devenue culte, rebaptisée plus tard La Pietà du Kosovo .

L’image, prise le 28 janvier 1990, représente la veillée funèbre de Nasimi Elshani . Près de la tête de ce jeune homme, Sabrié, sa mère. À droite de l’image, le regard dans le vide de la jeune sœur de Nasimi : Aferdita, 16 ans. Au centre, son autre sœur Ryvije, secouée par le chagrin. Au pied du jeune homme, hors cadre, se tenait la femme du défunt, tenant leur fils de trois mois dans ses bras. La veille, Nasimi Elshani se rendait à un rassemblement à Rahovec, avec des amis. Ils ont été pris dans une embuscade organisée par la police de Milosevic , qui a tiré dans le tas, sans sommation. Trois autres hommes seront tués, trente-deux assassinés. Selon un rite kosovar, un décès entraîne 48 heures de lamentation.

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Le photographe Georges Mérillon était à Pristina, capitale du Kosovo, depuis deux jours, où un petit groupe de journalistes étrangers était basé. Le matin du 28 janvier, ils sont informés de l’embuscade : « Avec l’aide d’un journaliste kosovar, un petit convoi s’est organisé pour se rendre sur place. Malgré les barrages de l’armée serbe et quelques détours, après plusieurs heures nous avons réussi à atteindre le village de Nagafc. Des villageois s’étaient attroupés sur une place. Ils ont d’abord été surpris de notre présence mais très vite ont voulu nous montrer ce qui était arrivé à l’un des leurs et ils nous ont alors conduit dans la maison de la famille Elshani.Je suis resté quelques minutes au milieu de ces femmes , une heure dans le village et puis nous avons dû reprendre la route pour arriver à Pristina avant le couvre-feu qui était en vigueur au Kosovo. » Aux côtés de Georges Mérillon, seul un journaliste de France 2 capturera la scène. Lorsque le caméraman éteint sa torche, cette lumière particulière pénètre dans la pièce, de l'unique fenêtre.

Retrouvailles... 9 ans plus tard

Finalement, le magazine Time traitera les révoltes au Kosovo, mais préfèrera illustrer son sujet avec une photographie de scène banale de manifestation. Le cliché de Mérillon est pour la première fois publié dans l’Express, sur une demi-page, puis quelques mois plus tard, par le Figaro Magazine, qui traite de la douleur, quasiment sans rappel du contexte géopolitique de la photo.L’esthétisme de cette image aurait-il pris le pas sur le fond ? Georges Mérillon en est conscient :

C’est un risque que partage toutes les images qualifiées « d’icônes »: Beaucoup de gens les connaissent mais oublient le contexte dans lequel elles ont été faites et ce qu’elles représentent ! Ce genre d’image est voué à échapper à son auteur .

En 1991, le cliché remporte le World Press Photo. L’image est alors largement diffusée dans le monde entier. Un membre de la famille Eshani vivant en Suisse contacte le photographe pour demander un tirage, pour les proches de Nasimi : « J’ai su par la suite que la photo avait été accrochée sur l’un des murs de la maison familiale. Elle a également été reproduite par les indépendantistes kosovars pour des affiches politiques. »

Le prix a permis d’informer davantage sur ce conflit :

Le Kosovo a été un déclencheur et a aussi conclu dix ans de violences et de guerres dans l’Ex-Yougoslavie. Malheureusement le photojournalisme n’a que peu de poids pour changer le cours des choses mais faire que son travail soit diffusé le plus largement possible reste l’un des objectifs majeurs de notre métier.

En 1999, Mérillon rentre au Kosovo avec les troupes de la coalition internationale : « J’ai voulu savoir ce que ces femmes étaient devenues . » Quand Milosevic envahit le Kosovo, il tente de prendre des nouvelles de cette famille sans y parvenir. Aucune ONG n’avait de trace d’elle et personne ne savait ce qui lui été arrivé. Le photographe se souvient : « Après plusieurs jours d’enquête, j’ai fini par localiser une des soeurs de Nasimi, Aferdita, qui était restée au Kosovo. Le village avait été totalement détruit par la guerre . Grâce à mon téléphone satellitaire, elle a pu rentrer en contact avec les autres membres de sa famille. Tous étaient vivants et réfugiés en Albanie. J’ai attendu leur retour et j’ai pu assister à leurs retrouvailles. J’ai passé deux jours avec eux pour rapporter leur témoignage . »

(Droite à Gauche) Ryvijé, Sabrié et Aferdita Elshani découvrent les ruines de leur maison à Nagafc. Ici, dans la pièce où a été
(Droite à Gauche) Ryvijé, Sabrié et Aferdita Elshani découvrent les ruines de leur maison à Nagafc. Ici, dans la pièce où a été © Georges Mérillon

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Esthétisation du malheur ?

Cette photo « picturale » n’a pas fait l’unanimité : certains lui ont reproché tout, tout comme la célèbre Madone de Bentalha, réalisée en Algérie par Hocine Zaourar, de sublimer la souffrance. Le photojournaliste Laurent Van der Stockt , tranchait déjà en 2000 : « On crée des symboles comme les ' pleureuses du World Press' . Au lieu de les faire exister, on les assassine une deuxième fois... » [1]

Georges Mérillon s'en défend :

Je crois que ce débat opposant esthétisme et photojournalisme ne me concerne pas vraiment. On parle d’une image de reportage réalisée en 1990 sur une pellicule diapositive 36 poses. Je n’ai pas magnifié cette photo par des artifices de prise de vue ou de post production dans un souci esthétisant. Aucun éclairage artificiel, pas de retouche, elle est fidèle à ce qui s’est passé et surtout à ce que j’ai voulu montrer. Le regard que le photographe a sur un événement lui appartient, c’est sa signature.

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►►► Le site de Georges Mérillon

[1]Propos recueillis par Sylvie Huet, dans Yann Morvan, Photojournalisme, Paris, Victoires/CFPJ, 2000, p.79-83.

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