Après avoir rendu hommage à ses collègues de Charlie Hebdo dans "Indélébiles" en 2018, le dessinateur livre une version ébouriffante, émouvante et fidèle de "Vernon Subutex", la saga du héros post-punk imaginé par Virginie Despentes.

Détail de la couverture de Vernon Subutex de Virginie Despentes adapté par Luz en bande dessinée
Détail de la couverture de Vernon Subutex de Virginie Despentes adapté par Luz en bande dessinée © Albin Michel

Qui ne connaît pas Vernon Subutex, ex-propriétaire du magasin de disque Revolver, devenu clochard charismatique du XVIIIe arrondissement de Paris ? Ses aventures en trois volumes, adaptées en série à la télévision en 2019, racontent le milieu underground, une époque brutale - la nôtre - et une génération qui a abandonné ses idéaux de jeunesse. 

Vernon Subutex dessiné par Luz est comme on l’imaginait à la lecture des romans 

Le héros est sale, sans illusion, mais attachant. Autour de lui gravite une série de personnages : Alex Bleach, le chanteur disparu, Xavier, le pote, qui a mal vieilli, La Hyène, androgyne, juste ce qu’il faut, Sylvie, l’ex du chanteur, Lydia Bazooka, ... Tous sont fidèles aux descriptions de Virginie Despentes. Si la musique est au cœur de l'ouvrage, l’autre protagoniste important est Paris. La capitale est omniprésente et d’autant plus belle, sous le crayon de Luz, que le dessinateur n’y habite plus. 

Luz et Virginie Despentes étaient faits pour se rencontrer, tant leurs univers sont proches. L'auteure rebelle de Baise-moi et de King Kong théorie, biberonnée à Reiser et à Wolinski, a fait de son Vernon un ex-disquaire rock. L’ex-dessinateur de Charlie a, lui, tenu une rubrique musique et fait le DJ parfois. L’adaptation de Luz, menée tambour battant, est fidèle. Son trait explose à chaque page, et les scènes de sexe -  en particulier avec Marcia - sont très réussies. 

Détail d'une planche de "Vernon Subutex" de Virginie Despentes adapté en BD par Luz
Détail d'une planche de "Vernon Subutex" de Virginie Despentes adapté en BD par Luz / Albin Michel

Luz : "J'ai rencontré Vernon Subutex dans ma précédente vie"

Une adaptation qui s’est imposée 

Luz : 'Le roman de Virginie Despentes est sorti le même jour que Soumission, de Michel Houellebecq, et le même jour que la tragédie à Charlie Hebdo. J’ai attendu deux ans avant de lire Vernon Subutex

À la fin de la lecture du premier tome, j’étais effondré. Quelqu’un me parlait d’un monde que j’avais laissé à Paris : celui d’avant les attentats. Cet univers subsistait chez moi.  

Au début, je n’étais pas certain de faire cette BD. J’avais très envie de travailler avec Virginie Despentes dont j’admire le travail. Mais c’est seulement à la fin de la lecture du troisième tome que j’ai compris qu’il y avait dans Vernon Subutex toute ma vie et celle des gens que j’aimais. On pense rarement à la possibilité d’adapter un livre quand on le lit. Pour moi, c'était même impossible. 

Ce livre comporte tellement de personnages, de portes d'entrée et d’allers-retours. Mais parce que c’était impossible, il fallait que ce soit fait !  

La première chose à faire lorsqu’on se lance dans un travail d’adaptation, c'est d'aller chercher la confiance de l’auteur. Virginie m’a donné une liberté totale de couper dans son texte. J’ai débuté un travail de dentellière en conservant seulement ce qu’il y avait de plus juste ou de plus percutant dans ses romans. C’est difficile : dans Vernon, il n’y a pas une phrase posée au hasard. Il fallait donc faire des choix draconiens. J’ai pris de grandes libertés, mais dans ma tête, il fallait que Virginie Despentes conserve le dernier mot. Pendant longtemps, j’ai travaillé pour un lecteur idéal qui était une sorte de double de moi-même. Mais là, je voulais que Virginie puisse lire dans mon adaptation autre chose que son propre bouquin. 

Détail d'une planche de Vernon Subutex par Luz d'après Virginie Despentes
Détail d'une planche de Vernon Subutex par Luz d'après Virginie Despentes / Albin Michel

Vernon

Pour dessiner le personnage de Vernon Subutex, je me suis inspiré des descriptions des livres, mais Virgine Despentes donne peu d’indications, à part ses yeux clairs. J’ai d’abord cherché dans ma mémoire. J'ai retrouvé l’image du premier disquaire qui m'a mis un disque dans les mains. C'était à Tours... J'en ai ensuite croisé un autre à Paris, chez Crocodisc, à qui je suis très redevable.  

J’avais déjà en tête, à la lecture, le côté émacié de Vernon. La seule chose dont j’étais certain, c’est qu’il aurait des rouflaquettes. Ensuite il a fallu le préciser, et lui apporter quelque chose d'assez sexy. Mais il fallait qu’il fasse son âge, environ 47/48 ans. Donc, j'ai cherché des « vieux » sexy dans ma  discothèque : Iggy Pop, Neil Young ou des types encore plus fracassés.  

Le monde d’avant : la musique en concert 

Deux choses ont mené ma vie jusqu'à maintenant : la musique et le dessin. J'étais très branché sur le milieu musical. J’ai moi-même été DJ - dans les années 2000, tout  le monde pouvait l’être ! J’allais à des concerts et je les dessinais. J'étais absolument possédé par l'idée de saisir leur énergie.  

Dessiner la musique a toujours été pour moi un défi impossible à relever : dessiner dans le noir, avec le bruit, des gens ivres autour de soi… 

Adapter Vernon était aussi l’occasion de retrouver la sensation de faire partie du collectif d’un concert et de dessiner ce grand mystère : la jouissance musicale. 

Vernon est disquaire : c'est un passeur. Et toutes les personnes qu’il a croisées dans sa vie, je les ai croisées, moi aussi : des plus cons aux plus drôles, aux plus tordus ou aux plus sympathiques. Je voulais aller à la rencontre de tous ces gens qui ont traversé ma vie. 

La musique de Vernon pourrait être la mienne, mais il écoute un peu plus de hip hop et moi un peu plus de rock industriel. S’il venait chez moi, on pourrait se faire écouter des morceaux.  Quand on aime la musique, on apprécie les amis qui vous font découvrir des titres. C’est pourquoi Vernon pourrait être plus un ami qu’un miroir.  

La danse

Je dansais quand on pouvait encore. J’ai un rapport assez schizophrène à la musique. J’aime l’écouter seul chez moi. Mais j’ai en plus cette idée qui m’a toujours obsédé : celle du partage, pas uniquement avec les oreilles, mais aussi avec la sueur, la peau, les muqueuses, tout ce qui est possible en club, en concert… 

La danse est un espace extraordinaire : j’ai toujours considéré que si on voulait faire la révolution, il fallait d’abord se vider la tête et le corps pour se remplir d’idées nouvelles. Et seule la danse permet tout ça.  

Une façon originale de trouver le physique des personnages  

La Hyène, Alex Bleach… Avec Virginie Despentes, on a cherché nos personnages en faisant un trombinoscope à partir des traits de caractère de chacun.

Il faut savoir qu’en dessin, toutes les personnes se ressemblent. Cabu me disait que faire une caricature, « c’est assez simple : on trouve souvent les mêmes styles d’yeux, et parmi les visages, les mêmes styles de nez, il faut juste savoir où piocher ». 

Là, c’est sur Google Images et sur thispersonndoesntexist, un algorithme de recherche qui mélange des photos issues des réseaux sociaux.  

J’ai mis Michel Houellebecq en caméo mais aussi des personnes croisées dans ma vie puisque j’ai ouvert mes propres carnets pour y retrouver des danseurs ou des spectatrices de concert.

Détail d'une planche de Vernon Subutex par Luz d'après Virginie Despentes
Détail d'une planche de Vernon Subutex par Luz d'après Virginie Despentes / Albin Michel

Des personnages qui s’accrochent à Vernon alors que, lui-même, sombre 

Tous les personnages essayent de se dépatouiller avec ce qu'ils ont laissé derrière eux. Et c'est pour ça qu'ils sont attirés par Vernon. Lui, ne laisse rien derrière lui. Il arrive nu.  Il est devenu aussi immatériel que la musique. Didier, La Hyène et les autres, se raccrochent à une matérialité qui, finalement, ne leur ressemble plus. Vernon est le catalyseur de leurs désirs, alors qu’il est en train de sombrer. Je trouve cela assez beau : ces personnages trouvent le courage d’affronter leurs propres peurs en regardant quelqu’un qui a décidé d’abandonner, de baisser les bras.  

La précarité 

Cette idée de précarité me touche. J’ai dû vivre en laissant beaucoup de choses derrière moi. J’ai pu avoir le sentiment d’être hors-sol parce que n'étant plus attaché ni au présent, ni au passé. Donc Vernon est forcément une partie de moi. Nous sommes  de plus en plus nombreux à ne pas comprendre où se situer entre le présent, le passé et le futur. 

Nous sommes de plus en plus à vivre entre réalité et fantastique parce qu’on ne nous laisse pas le choix. Comme on n’a pas trop laissé le choix à Vernon d’être désociabilisé.  

Mais Vernon Subutex n’a pas besoin du Covid-19 pour être d’actualité, parce que la précarité dans la musique est générale - elle prend simplement une autre ampleur avec la crise sanitaire. Nous sommes de plus en plus nombreux, par les métiers que nous faisons, à ne pas être considérés, comme n’étant pas essentiels. C'est le cas de Vernon. Ce qui lui arrive est au-delà de la précarité : c’est l’idée de ne plus faire sens dans la société.  

Détail d'une planche de Vernon Subutex par Luz d'après Virginie Despentes
Détail d'une planche de Vernon Subutex par Luz d'après Virginie Despentes / Albin Michel

Les librairies fermées pendant le confinement 

Lorsque j'ai appris que les librairies n'allaient pas pouvoir ouvrir parce qu’elles ne sont pas des commerces essentiels, je me suis énervé ! On nous supprime déjà la possibilité de nous retrouver par la musique, et maintenant c’est la littérature ! S’il y a un endroit où on peut se sentir moins seul dans la vie, c'est dans un livre, ou un disque. J’enrage de ne pas pouvoir acheter un livre pour mes proches.  

Après nous avoir masqué les oreilles, avec l’interdiction des concerts, la bouche avec les masques, on nous masque la vue et le cerveau avec l’impossibilité d’acheter de la lecture dans une librairie. Il n'y a pas de corporatisme quand on parle de culture et d'intelligence, pas de corporatisme, quand on parle d'intelligence. On n'est pas corporatiste, quand on essaye d’être un individu qui pense. 

Mais le plus gros choc, c’est de voir que ce qui est essentiel pour moi ne l’est pas pour l'État."

Comment dessiner "Vernon Subutex", la leçon de dessin de Luz 

Feuilletez "Vernon Subutex" de Luz

Vernon Subutex, tome 1, par Luz, d’après le livre de Virginie Despentes, est paru chez Albin Michel.

"La Hyène" vue par Luz dans Vernon Subutex adapté du livre de Virginie Despentes
"La Hyène" vue par Luz dans Vernon Subutex adapté du livre de Virginie Despentes / Albin Michel

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