Faut-il aller voir "Visages, villages", le dernier film d’Agnès Varda et de JR dont tout le monde parle ? Réponse avec les critiques de cinéma de l’émission du Masque et la Plume.

Détail de l'affiche de Visages, villages, un film de JR et de Varda
Détail de l'affiche de Visages, villages, un film de JR et de Varda © Arte France films, Arche films, Ciné Tamaris, Social animals

Visages, Villages, le film d’Agnès Varda et JR de leur road trip photographique du Nord au Sud de la France, au son de Mathieu Chedid, passé au crible de la critique cinéma de France Inter.

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La présentation dubitative par Jérôme Garcin

Le plus antipathique épilogue que j'ai vu depuis longtemps

"C’est le film dont tout le monde parle !" : Visages, Villages, un film cosigné Agnès Varda et JR et produit grâce à un financement participatif. C’est surtout l'histoire d'une rencontre entre la cinéaste, auteur de Sans toit, ni loi, 89 ans et le grapheur de Montfermeil de 34 ans qui se décrit derrière ses lunettes noires comme un "artiviste urbain".

Ensemble, ils ont effectué un périple en camionnette, rythmé par la musique de Mathieu Chedid. Des Hauts-de France à la Provence, ils écoutent parler et photographient beaucoup de monde : un garagiste, un facteur, un carillonneur, des femmes de mineurs et de dockers, une éleveuse de chèvres, et à la fin le fantôme de Godard devant sa porte close à Rolle… À l'exception de cet épilogue, peut-être le plus antipathique que j'ai vu depuis longtemps, les deux répètent : "c'est sympa, c'est sympa", mais est-ce que ça fait pour autant le chef-d’œuvre dont la presse parle ?"

Le "bof" de Nicolas Schaller de L’Obs

C’est assez sympathique, mais inoffensif

"Le chef-d'œuvre, vraiment pas. Je trouve que c'est un film très sympathique. Il y a un côté un peu "jeu de l'oie", où on se balade, et dans lequel n'y aurait pas vraiment de règle. On passe d’une chose à l’autre, on sort une rime puis on se déplace d'une ville à l'autre en faisant un petit jeu de mots. C’est sympathique, mais inoffensif jusqu’à ce que la dimension Varda par rapport à JR prenne un peu plus le pouvoir, et qu'on arrive à cette fin. Je ne vais pas la raconter. Il y a une naïveté un peu forcée au début : il est présenté comme un petit personnage de BD, je trouve que c'est vraiment ça. La légèreté de ces petits dessins où l'on voit Varda avec son éternelle coupe au bol couleur châtaigne,

- "ou couleur radis", comme elle dit, d'après Leherpeur

- "Moi elle m'a dit couleur gland !" rétorque Jérôme Garcin

Nicolas Schaller de L’Obs : Il y a un petit côté mégalomaniaque : systématiquement on voit des affiches du travail de JR. À un moment, ils prennent le train pour aller voir Godard, et ils passent devant une de ses affiches. Ce n'est pas possible. Ça a été rajouté au montage !

Après, il y a un aspect sympa à aller à la rencontre, un peu à la Depardon, de la France profonde et de la faire parler. On pense aussi à Alain Cavalier dans le fil des souvenirs qu'on déploie comme ça. Et un petit côté MichaëlGondry, dans cette idée de créer du lien social grâce à des performances artistiques. Tout ça est bien sympathique, mais je trouve l'accueil du film "fou, disproportionné".

Image du film Visages Villages de JR et Agnès Varda
Image du film Visages Villages de JR et Agnès Varda © Aucun(e)

L'avis mitigé de Jean-Marc Lalanne

Visages, villages, pas porté par une idée de cinéma forte

Il faut se calmer sur l'accueil du film, je n'ai vu nulle part le mot chef-d’œuvre. En tous les cas, ce n'est pas porté par une idée de cinéma d'une force incroyable, comme ont pu l'être certains films de Varda.

Daniele Heymans bouleversée

Je ne suis pas loin du mot "chef-d’œuvre"

Moi, je ne suis pas loin du mot chef-d’œuvre. J'ai trouvé ça formidablement drôle et totalement émouvant. Je trouve que ce sont deux personnages : elle, toute petite et lui, tout grand. Lui tout jeune, et elle, toute vieille. Tout les sépare, sauf que tout les réunit. Je trouve agréable ce couple vagabond qui va, qui vient et qui disserte, qui rencontre des gens, qui sait leur parler et les faire parler… Et cette camionnette magique où les photos se font, et d’où sortent d'immenses images qu’ils plaquent sur des granges de villages abandonnés.

Je trouve ça absolument magnifique : sur ce qu'est la vieillesse, et peut-être à cause de mon âge, je trouve que les choses sont dites de façon magnifique, et avec pudeur... La fin où effectivement, tout à coup, il va "disséquer" Agnès, c'est à dire qu'il photographie ses yeux qui désormais voient flous, il photographie ses petites mains, ses orteils de bébé, et il fait d'immenses agrandissements de ses morceaux d'Agnès. Il colle ça sur un vieux train de marchandises, qui démarre ! Et Agnès dit :

il va où je n'irai jamais

Et moi, ça me bouleverse. Il y a la présence/absence de Godard pendant tout le film. Et puis cette chevauchée fantastique avec Agnès en fauteuil roulant dans la Grande Galerie du Louvre. C'est bouleversant, peut-être parce que je suis vieille.

Jean-Marc Lalanne très touché par Visages, Villages

un film mineur dans sa forme qui dit des choses fondamentales

J'ai été extrêmement ému par ce film aussi. C'est comme une postface aux Plages d'Agnès dont on pensait que ce serait le dernier film d'Agnès Varda. Finalement, avec JR, elle a trouvé l'énergie de faire un nouveau film, dix ans plus tard. C'est à la fois un film plus mineur : c'est presque rien dans sa forme, dans sa présentation, dans son économie.

Et en même temps, Visages, villages dit des choses fondamentales. Agnès Varda parle de la disparition et de la vieillesse, du fait qu'elle perd la vue. Elle parle aussi de tous les gens qu'elle a aimés, qu'elle a perdus.

Il y a une scène que je trouve sublime sur le photographe Guy Bourdin où elle utilise une image d'elle reproduite au format des images de JR. Elle la met sur un blockhaus qui est tombé du haut d'une falaise, mais qui, du coup, est tombé de manière déséquilibrée. Du coup, le blockhaus devient une espèce de berceau dans lequel Guy Bourdin se love comme un bébé. C'est à la fois un berceau et un tombeau. Et la mer va recouvrir le blockhaus jusqu'à le faire disparaître. Sur les images, sur le regard et la disparition, c'est un film extrêmement profond sous une forme un peu guillerette et très séduisante.

Nicolas Schaller : "C'est ce qui est dommage, c'est que parfois, la forme ne soit pas à la hauteur de la poésie du moment. Il y a un côté bricolé dans le mauvais sens du terme dans le montage et dans le rythme du film."

Jean-Marc Lalanne : "C’est cette part de clownerie qui est le propre d'Agnès Varda, c'est justement ce qui lui permet d'aller creuser aussi profond dans ses émotions. Elle a toujours une présentation extrêmement séduisante et aimable pour des choses douloureuses et profondes."

Xavier Leherpeur a beaucoup aimé

Un film cohérent sur des mondes en voie de disparition

Xavier Leherpeur : "La seule petite réserve sur ce film que j'aime beaucoup, c'est que, sans parler de chef-d’œuvre comme certains camarades dans la presse, je suis gêné quand ils réinterprètent en studio les petits bons mots qu'ils ont écrits sur des carnets. Ça, malheureusement, c’est un petit peu artificiel.

Ceci dit, c'est un peu un film, elle le dit dès le départ : tu vas filmer des choses que je ne peux plus voir avant de partir. Ça c'est une transmission magnifique.

La camionnette du film Visages, villages de JR et Agnès Varda
La camionnette du film Visages, villages de JR et Agnès Varda © Aucun(e)

Et quand on dit qu'ils vont « au hasard » de la France rencontrer... Non, si on met côte à côte toutes les personnes qu'ils vont rencontrer, y compris des chèvres qui n’ont plus de cornes, c'est très cohérent avec le reste du sujet, c'est à dire que ce sont des mineurs dans une rue désertée. Il n'y a plus qu’une femme qui y habite, c'est le monde ouvrier qui est en pleine déliquescence, ce sont des gens qui résistent comme ils peuvent, des poètes qui n'ont plus de dents, des anars qui vivent sous un arbre en pleine nature, c'est aussi un monde qui disparaît, c'est un monde très politique à sa manière. Et très bouleversant parce qu'il n'y a plus que des fantômes à filmer : des fantômes du social, les fantômes de la France, les fantômes de notre Histoire, le petit cimetière de Cartier-Bresson. C’est absolument magnifique, donc ce n'est pas hasard du tout. Ce n'est pas je prends ma voiture et on part comme ça… Je trouve ça bouleversant.

C'est ce qu'elle lui dit : on va filmer des images que je ne verrai plus et des mondes qu'on ne verra plus. C'est peut-être la dernière fois qu'on verra une sortie d'usine et que l'on rend hommage à deux équipes (celle de jour, celle de nuit) qui se croisent. Et je trouve ça émouvant, parce que j'avais un peu peur que ce soit la virée au hasard avec la joliesse de la petite campagne française, et que ce soit un peu trop autocentré. C'est JR qui a du mal à ne pas rentrer dans le cadre quand on lui demande de rester hors cadre, il est un peu envahissant le garçon. Je suis moins fan de la scène dans le Louvre que je trouve moins rigolote. Je m'en fous de la scène de la fin, elle est terrible mais Agnès pose quelque chose."

Nicolas Schaller : "Ça reste assez superficiel ces fins de monde. Parfois ils s'intéressent plus à eux, à faire leurs petites blagues, qu'à aller interroger un peu plus les personnes qu'ils rencontrent..."

Danièle Heymann : "Non, Nicolas, le visage de Jeannine, la résistante du village des corons, tu la prends en pleine face."

►►► Écouter l'intégralité du Masque et la plume avec Danièle Heymann (Marianne), Nicolas Schaller (Obs), Jean-Marc Lalanne (Inrockuptibles) et Xavier Leherpeur (La septième Obsession).

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