Vous avez peut-être lu cet été le livre de Ken Follett, "Notre-Dame". Le célèbre auteur des "Piliers de la terre" a publié ce court récit pour lui rendre hommage. Quelques erreurs se sont glissées dans cet ouvrage. Fact-checking avec le chercheur Olivier de Châlus.

Ken Follett
Ken Follett © AFP / ARNE DEDERT / DPA / dpa Picture-Alliance

Ses romans se sont vendus à plus de 160 millions d'exemplaires et dans l'émotion provoquée par l'incendie de la cathédrale, Ken Follett a tout naturellement accepté de publier un ouvrage destiné à contribuer à la collecte de dons pour la reconstruction. Les droits et bénéfices de son Notre-Dame sont reversés à la Fondation du patrimoine. L'auteur britannique de romans historiques fait autorité dans son domaine, et son propos était de raconter en 70 pages, quelques épisodes de l'histoire de l'édifice, qu'il avait étudiée pour écrire son best-seller, Les piliers de la terre (Robert Laffont). 

Notre-Dame est un court texte qui comporte toutefois au moins huit points qui méritent d'être précisés. Le chercheur Olivier de Châlus, spécialiste de l'histoire des chantiers de la cathédrale, a aidé France Inter à les débusquer. 

Page 21 : "La cathédrale de Paris était trop petite en 1163"

Ken Folett explique qu'en 1163 "la cathédrale était trop petite" pour accueillir une population parisienne grandissante. Activité commerciale et déploiement universitaire changent la physionomie de la ville. L'évêque Maurice de Sully aurait donc estimé l'édifice roman trop petit, et pas à jour au regard des nouvelles architectures gothiques. 

On ne connait pas les dimensions de la cathédrale précédente. 

Pour Olivier de Châlus, "rien ne permet de connaître les motivations réelles des commanditaires et rien ne permet d’attester que Maurice de Sully pouvait anticiper l’explosion démographique que Paris a connu au siècle suivant. D’un point de vue général, on ne peut pas non plus mettre en relation la taille de la cathédrale avec le nombre d'habitants. Car si l'on compare avec Amiens par exemple, ça ne marche pas".  

En particulier, l’université n’est instituée qu’en 1215, soit plus de cinquante ans plus tard. Une cathédrale sert à rassembler des fidèles et organiser des cérémonies. On peut aussi la voir comme un marqueur institutionnel, administratif ou de pouvoir. "Nous ne savons même pas avec certitude la position cathédrale précédente et ses dimensions. Personne ne peut affirmer qu’elle était trop petite, d’autant qu’il faudrait également comment y était organisé le culte. On a peu d'écrits médiévaux pour savoir tout cela".

Page 23 : le Moyen-Âge, "une époque marquée par la violence, la famine et les épidémies"

Ken Follett met en opposition Notre-Dame de Paris et la plupart des grandes églises gothiques "qui sont toujours les plus beaux monuments des villes d'Europe" et ce Moyen Âge "marqué par la violence, la famine et les épidémies". Cette dissonance est trompeuse pour Olivier de Châlus : "On ne peut pas, en histoire, séparer le Moyen Âge avec autant d’aisance que nous le propose la langue française et le romantisme du XIXe siècle en deux mondes parallèles et dissociés : une époque médiévale et une époque 'moyenâgeuse'. Les beautés et des laideurs s’entremêlent dans une époque dont les déséquilibres sociaux sont réels. Mais il faut regarder le fait historique comme un fait passé et on le regarde avec jugement. À moins de considérer éventuellement des cas isolés, rien ne permet de dire que la construction d’une cathédrale a provoqué des famines. En revanche, dire qu’elle est liée au développement du savoir, des sciences et des techniques et de la prospérité des cités est bien plus juste".

Page 26 : Les nobles et leurs "appétits sanguinaires"

Autre précision concernant la vision que Ken Follett donne des hiérarchies sociales au Moyen-Âge. Voilà ce qu'il écrit : "Les nobles faisaient la guerre et, entre les batailles, allaient à la chasse pour entretenir leurs talents équestres et leurs appétits sanguinaires. L'Église construisait des cathédrales. L'évêque Maurice avait de l'argent pour réaliser son projet - au début, du moins. Il engagea un bâtisseur, un homme dont nous ignorons le nom, et le chargea de concevoir un plan.

"Ça ne marche pas comme ça" s'exclame Olivier de Châlus. _"_Certes, les richesses sont inégalement réparties, mais à l'échelle d'un chantier, il n'y a pas une caste d’une richesse infinie qui donne carte blanche à des maîtres d’œuvre, qui sont les seuls à savoir concevoir une église et qui donnent des directives péremptoires à des illettrés qui ne savent pas ce qu'ils font".

En clair, les maîtres d’œuvre, qui sont les principaux dépositaires du savoir technique ne le gardent pas jalousement pour eux. Les maçons, les tailleurs de pierres, etc. connaissent les raisons qui poussent à tel et tel choix. Les maîtres d’œuvre voyageant et dirigeant parfois plusieurs chantiers, les équipes de travaux doivent en effet être autonomes pendant leurs absences. Le savoir et les échanges sont nombreux et les préoccupations de la société sont bien moins fragmentées qu’on le laisse souvent entendre. "La pérennité de ces ouvrages sur des siècles en est la meilleure preuve", ajoute Olivier de Châlus.

Page 30 : "les étrangers sont en droit de considérer Notre-Dame comme leur héritage, au même titre que celui de la nation française"

Pour Ken Follett, les chantiers des cathédrales, d'une manière générale en Europe, sont des projets impliquant des intervenants de toutes nationalités. S'appuyant sur le fait que le maître d'oeuvre français Guillaume de Sens, a dirigé la construction de la cathédrale de Canterbury, il explique que "des hommes et des femmes de multiples nationalités peinaient côte à côte sur ces chantiers, et les étrangers sont en droit de considérer Notre-Dame comme leur héritage, au même titre que celui de la nation française."

Olivier de Châlus est dubitatif. "Bien sûr, la cathédrale est un patrimoine mondial. Elle est le reflet de ce que l’humanité a su produire par le passé et à ce titre, sa valeur n’est pas exclusivement française. Cet héritage, français, a une valeur pour le monde et doit être restauré comme tel. En revanche, on n'a pas d'élément de styles de sculptures ou de vitraux qui nous rappellent l'Angleterre ou d'autres pays, sur Notre-Dame. On sait que Guillaume de Sens a travaillé sur Canterbury, on sait que des Français sont partis en Suède, on sait que Villard de Honnecourt est allé jusqu'en Hongrie (célèbre pour son 'Carnet' renfermant de nombreux croquis d'architecture), mais on ne sait pas si des étrangers ont collaboré au chantier de Notre-Dame."

Est-ce que des étrangers sont venus à Notre-Dame ? On ne sait pas.

Ken Follett teinte son récit de personnages sanguinaires, affamés, voyageurs, c'est une vision féerique du Moyen Âge. C'est un travail de romancier, différent de celui de l'historien, et en particulier dans ce court récit, il évoque l'histoire de la cathédrale et de ses protagonistes à gros traits. 

Page 32 : "des fissures avaient été repérées dans les pierres" 

"Et le chœur n'était même pas terminé, des fissures avaient été repérées dans les pierres. Le maître maçon estima que la voûte était trop lourde. Mais il trouva une heureuse solution : pour renforcer les murs, il ajouta les élégants arcs-boutants qui font aujourd'hui tout le charme de la vue du côté est, évoquant une nuée d'oiseaux qui s'élève vers le ciel.", explique Ken Follett, pour souligner les difficultés que rencontrèrent les bâtisseurs de Notre-Dame.

On ne peut pas dire que le chœur a été mal construit ; l'édifice est toujours là. 

"Ce point est romancé", estime le chercheur qui est aussi ingénieur en bâtiment : _on n'a pas de trace de fissures_, or on les verrait probablement. La cathédrale a d’ailleurs été bien construite, c’est indéniable. Plus concrètement, on sait depuis le début des années 80, que les arcs-boutants n’ont probablement pas été inventés à Paris et depuis les années 90 qu’ils étaient prévus au chœur de la cathédrale dès les premiers temps du chantier. La recherche a bien progressé depuis la rédaction des Piliers de la Terre". 

Page 44 : "Notre-Dame avait été maltraitée au cours de la Révolution française, et par la suite"

Pour Olivier Châlus, écrire que "Notre-Dame avait été maltraitée au cours de la Révolution française", comme le fait Ken Follett, est à nuancer. "L’édifice a été meurtri, mais de façon ciblée. C’est probablement de manque d’entretien à partir de la révolution que Notre-Dame a le plus souffert".

Pendant la Révolution, il y a eu des dégradations, de statues notamment, des fleurs de lys du buffet d'orgue, et des objets utiles à la liturgie, mais selon le chercheur, Notre-Dame a surtout souffert d'incurie au début du XIXe siècle. On a démonté sa flèche au moment de la Révolution, non par anticléricalisme, mais pour lui éviter de s'effondrer. 

Page 45 : "L'un mourut subitement, mais l'autre accepta de relever le défi"

Dans l'histoire racontée par Ken Follett, on apprend que pour restaurer la cathédrale de Paris au milieu du XIXe siècle, "on organisa un concours pour choisir le spécialiste qui serait chargé de superviser la rénovation de la cathédrale. La proposition retenue était le fruit de la collaboration de deux jeunes architectes. L'un mourut subitement, mais l’autre accepta de relever le défi. Il s'appelait Eugène Viollet-le-Duc"

En réalité, il n'y a eu qu'un seul projet candidat, présenté par le jeune Viollet-le-Duc accompagné de Jean-Baptiste Lassus, beaucoup plus expérimenté. Lassus n'est pas mort subitement, mais en 1857, soit quatorze ans après le début du chantier. Donc on ne peut pas faire reposer la restauration de Notre-Dame à cette époque sur les seules épaules de Viollet-le-Duc. La recherche a mis du temps à reconnaître la valeur de son travail. 

"Ce n’est pas de lui et de sa créativité dont il est question mais plutôt de celle de toute une époque le XIXe siècle", souligne Olivier de Châlus.

Le charpentier Bellu, par exemple, est aussi l'un des concepteurs de la flèche. D'autres artisans et chefs d'entreprise méritent également une part de paternité sur ces travaux. 

Page 67 : "Le site de Notre-Dame était occupé par un temple dédié au culte de Jupiter".

Fragments d'autels gaulois trouvés dans le sol de Notre-Dame vers 1862/ Sur le pilier des Nautes, déposé au Musée de Cluny, Esus, dieu celtique gaulois
Fragments d'autels gaulois trouvés dans le sol de Notre-Dame vers 1862/ Sur le pilier des Nautes, déposé au Musée de Cluny, Esus, dieu celtique gaulois / Domaine public / CC Clio20

Ken Follett rappelle que le site de Notre-Dame était au préalable dédié à Jupiter. Ce point est très ancré dans la culture populaire mais il n’est pas avéré. Jupiter est un dieu honoré par les Romains. Il évoque cela c'est parce qu'en 1711, on a trouvé dans le sous-sol de l'île de la Cité, un pilastre gallo-romain, le pilier des Nautes. Il a été mis au jour lors de la construction d'une crypte. Les Nautes étaient des armateurs mariniers, constitués en confrérie, probablement la première du genre, installés sur les bords de Seine. En dédiant le pilier à Jupiter, les Nautes ont montré qu'ils intégraient la spiritualité des Romains sans sacrifier leurs cultes gaulois. 

Olivier de Châlus rappelle que beaucoup de remploi de matériaux ont eu lieu à plusieurs époques pour terrasser l’île de la Cité. Il est à ce titre très possible que ce pilastre provienne de monuments de la rive gauche. "Quoiqu’il en soit, ce n’est pas parce qu’on a trouvé un pilier sculpté qu’il faut automatiquement imaginer qu’il y avait à cet endroit un temple entier dédié à Jupiter", estime-t-il. 

"Le travail d’un romancier et celui d’un historien sont différents, même lorsqu’il s’agit de romans historiques", conclut Olivier de Châlus. "Construire une histoire suppose en effet des choix, des partis pris et une tension narrative qui donne une texture et des couleurs du texte, alors que l’historien, lui, se doit de rester neutre. Le doute et l’absence d’information sont son quotidien. Ainsi, la recherche que va faire un romancier sur son objet d’étude n’a pas nécessairement grand-chose à voir avec les recherches d'un historien dans le cadre ses propres écrits. L’une n’est pas meilleurs que l’autre, ce sont deux démarches qui poursuivent simplement deux objectifs différents". 

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