Agatha Christie est l'auteure la plus lue après Shakespeare, et seule la Bible dépasse son oeuvre en nombre d'exemplaires vendus. Romancière anglaise adorée par le public français qui la découvre en 1927, elle a créé deux personnages mythiques du roman policier : Hercule Poirot et Miss Marple.

Agatha Christie
Agatha Christie © Getty

D'Agatha Christie, nous ne savons que ce qu'elle a bien voulu nous raconter. Alors que l'on fête le 130ème anniversaire de sa naissance, elle a vu le jour le 15 septembre 1890 à Torquay dans le Devon, revenons sur quelques épisodes d'une vie qui fut particulièrement riche.

Les années françaises

Agatha a 7 ans lorsque sa famille s'installe en France pour quelques mois. D’abord à Pau où elle apprend le français avec une jeune apprentie couturière paloise qui ne parle pas un mot d’anglais, Marie Sigé. Elle raconte avec fierté dans son autobiographie qu'après quelques semaines d'apprentissage avec Marie elle était capable de lire de petits livres en français.

L'été que la famille passe à la montagne, à Cauteret marque sa mémoire. Mais elle refusera toujours d'y revenir.

Ne retournez jamais en un endroit où vous avez connu le bonheur : son souvenir restera vivant en vous.

Il y a ensuite un premier séjour à Paris, où, bien plus que les monuments ou la Tour Eiffel, c’est la circulation qui la frappe.

“Les rues de Paris étaient pleines de ces nouveaux véhicules qu’on appelait automobiles. Mon père affirma qu’elles ne tarderaient pas à tout envahir. Nous n’en crûmes pas un mot.

Je les observais sans le moindre intérêt, ayant déjà prêté serment d’allégeance au chemin de fer sous toutes ses formes.

L'Orient Express lors d'une escale parisienne en 2011
L'Orient Express lors d'une escale parisienne en 2011 © AFP / Mehdi Fedouach

Puis ce fut la Bretagne et Dinard, où elle se souvient avoir appris à nager. C'est de cette époque que date également son amour des bains de mer.

Il y aura un second séjour fondateur à Paris, en 1906, après la disparition de son père.

Les deux hivers et l'été que je passais à Paris comptèrent parmi les jours les plus heureux que j'ai jamais connus.

Elle fréquente les cercles mondains de la capitale, l'opéra, les couturiers et poursuit sa scolarité dans plusieurs établissements d'éducation français. Elle se destine à l'époque à une carrière de pianiste.  Elle semble plutôt douée, mais a du mal à contrôler son trac. Son professeur lui dira sans détour avant son départ qu'il estimait "qu'elle n'était pas faite pour affronter le public."

Elle raconte sa réaction dans son autobiographie :

"Je lui sais gré de m'avoir dit la vérité. J'en fus un certain temps malheureuse comme les pierres, mais je m'obligeais à penser à autre chose autant que faire se pouvait. 

Quand on ne peut pas obtenir ce que l'on veut, mieux vaut regarder la réalité en face plutôt que de se lamenter sur ses espoirs déçus. 

Ce revers tôt venu me fut très utile pour l'avenir. Il m'a appris que je n'avais pas un tempérament à me produire en public de quelque manière que ce soit, mon problème étant que j'étais incapable de contrôler mes réactions physiques."

La naissance d'Hercule Poirot

Devenu quasiment mythologique, l'immanquable et le célébrissime Hercule Poirot, le petit Belge, né adulte en 1920 dans son premier roman, La mystérieuse affaire de Styles a vécu presque 107 ans.

Lorsqu'elle se lance dans l'écriture de ce roman, Agatha réfléchit tout d'abord au type d'intrigue qu'elle va utiliser. Elle travaille au laboratoire de pharmacie d'un hôpital, elle choisit donc très naturellement une mort par empoisonnement. Elle s'attaque ensuite aux personnages.

Je devais inventer un détective à moi, mais il devait aussi avoir un ami qui servirait de tête de turc ou de faire-valoir. Ça ne serait pas trop difficile.

Elle admire le héros de Conan Doyle, mais hors de question de faire une pâle copie de Sherlock Holmes. Elle aime énormément Rouletabille depuis qu'elle a lu et été bluffée par Le mystère de la chambre jaune de Gaston Leroux.

Elle se décide assez rapidement pour un détective belge, tout simplement parce qu'une importante colonie de réfugiés belges s'est installée à Torquay. Nous sommes en 1916, au cœur de la première Guerre Mondiale. Hercule Poirot sera l'un de ces réfugiés.

Elle l'imagine avec de solides connaissances en matière criminelle. Ce sera un ancien policier en retraite, donc un personnage d'un âge déjà certain. Etant elle-même particulièrement désordonnée, elle en fait un homme méticuleux et très ordonné.

Je le voyais nettement comme un petit homme tiré à quatre épingles, aimant les choses qui vont par paire, carrées plutôt que rondes. Il serait très intelligent. Il ferait travailler ses petites cellules grises. Il aurait un nom qui sonne bien.

Agatha Christie a inventé le anti-héros, avant Columbo et avant les anti-héros qui sont le suc de toutes les séries américaines aujourd'hui. Poirot, avec sa brillantine, ses chaussures vernies qui font mal aux pieds et sa suffisance, est grotesque. Parmi les nombreux acteurs qui ont endossé le costume, celui a le mieux assumé ça est sans doute David Suchet.

La disparition

Le 3 décembre 1926, Agatha Christie disparaît. On retrouve sa voiture abandonnée près d'un étang avec quelques effets personnels lui appartenant : son manteau, sa carte d'identité et dans un fourré, son poudrier. Suicide, enlèvement, assassinat, fugue ? 

A l'époque, elle commence à avoir une certaine notoriété. Son 7ème roman Le meurtre de Roger Ackroyd vient d'être publié. Il a provoqué de vives réactions auprès des critiques, des spécialistes et de nombre de ses confrères ou consœurs qui y ont vu une trahison parce que (attention, je ne spolie pas, mais je donne des pistes) l'on n'écrit pas un roman dans lequel un personnage qui, normalement, ne doit pas être soupçonné, se révèle être le coupable. 

Elle est finalement retrouvée dans un hôtel après avoir été reconnue par un musicien de l'orchestre. Lorsque son mari vient la chercher, elle ne le reconnait pas. Il l'emmène immédiatement chez sa sœur qui habite tout près. La thèse officielle, celle donnée par la famille, c'est donc la thèse de l'amnésie. Agatha Christie n’évoquera jamais cet épisode, pas même dans son autobiographie, pourtant fort riche sur de nombreux épisodes de sa vie.

Alors que s'est-il passé ?

Lorsque l'on évoque Agatha Christie, on visualise une bonne vieille dame anglaise qui déguste des scones en buvant son thé. La Granny idéale. Mais Agatha a été une jeune femme indépendante, moderne et... amoureuse. Et les raisons de cette disparition se trouvent sans doute là.

Agatha Christie en 1926
Agatha Christie en 1926 © Getty / Hulton Archive

1926. Annus horibilis pour Agatha. Elle perd sa mère adorée et son mari lui annonce qu'il a une maîtresse (elle s'en doutait) et qu'il veut divorcer. Il y a plusieurs mois que la relation s'est dégradée. Agatha décide de mettre à exécution un plan qu'elle a fomenté avec une des ses amies, elle-même fraîchement divorcé. Cette version des faits a été raconté par la fille de cette amie à François Rivière, grand spécialiste de la romancière.

Le 3 décembre, elle quitte donc sa maison. Elle abandonne sa voiture près de l'étang de Silent Pool et file prendre un train de nuit pour Londres. Accompagnée de son amie, elle fait quelques emplettes, pour pouvoir se vêtir le temps que durera sa fugue et rejoint la station thermale d'Harrogate. Elle s’installe au Swan Hydropathic Hotel, sous le nom de Teresa Neele, autrement dit, le nom de la maîtresse de son mari. L'idée d'Agatha était sans doute de mettre son mari dans l'embarras. (Et je reste polie).

Ce qu'Agatha n'avait pas prévu c'est que la presse s'emparerait de ce fait-divers et que l'affaire prendrait de telles proportions. Toutes les supputations, jusqu'au plus fantaisistes fleurissent et font la une des journaux. Son mari est soupçonné. Des photos d'elle accompagnées d'un appel à témoin sont publiées et placardées dans tout Londres. Plusieurs centaines de personnes sont mobilisés sur sa recherche. On sonde des étangs. On fait appel à une voyante. Pendant 11 jours tout le Royaume-Uni va chercher Agatha.

Le Daily News imagine une Agatha grimée pour ne pas être reconnu
Le Daily News imagine une Agatha grimée pour ne pas être reconnu © Getty / Hulton Archive

Cette histoire l'a rendue célèbre, mais un peu à ses dépends. C'est sans doute une des raisons pour lesquelles elle n'a accordé que très peu d'interviews par la suite.

Un peu plus de 100 ans après la parution de son premier ouvrage, il se vend encore 4 millions d'exemplaires de ses livres chaque année. Soit, un toute les sept secondes.

Aller loin

Agatha Christie a écrit deux autobiographies :

  • Dis moi comment tu vis (1946). Elle y raconte ses aventures au Moyen-Orient avec son mari archéologue (1946)
  • Une autobiographie, qui n'est parue, à sa demande qu'après sa disparition, soit en 1977

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