Son nouveau film, "Un jour de pluie à New York" est présenté vendredi en ouverture du Festival du cinéma américain de Deauville. Quasiment devenu un paria à Hollywood, en raison des accusations d’agression sexuelle portées par sa fille adoptive, le réalisateur affirme n'avoir aucune amertume. Eva Bettan l'a rencontré.

Woody Allen, 83 ans, est en procès avec Amazon qui a bloqué la sortie de son film aux États-Unis, en raison des accusations d'agressions sexuelles portées contre le réalisateur.
Woody Allen, 83 ans, est en procès avec Amazon qui a bloqué la sortie de son film aux États-Unis, en raison des accusations d'agressions sexuelles portées contre le réalisateur. © AFP / Miguel Medina

Une partie du monde du cinéma lui a tourné le dos. Accusé d’agression sexuelle par sa fille adoptive Dylan Farrow (accusations que lui dément), Woody Allen a vu la sortie en salles de son dernier long métrage annulée aux États-Unis par Amazon, producteur du film. Présenté ce vendredi en ouverture du festival de Deauville, Un jour de pluie à New York sera néanmoins visible dans les salles obscures hexagonales à compter du 18 septembre, ainsi que dans la plupart des pays européens mais aussi en Turquie, en Chine, au Vietnam, en Israël ou encore en Argentine, soit une trentaine de pays au total.

Le film a été tourné en 2017. Quand le scandale a pris de l'ampleur, Timothée Chalamet et Rebecca Hall ont dit regretter avoir tourné avec le réalisateur et ont reversé leur cachet à Time’s Up, une fondation venant en aide aux victimes de harcèlement sexuel.

De quoi parle Un jour de pluie à New York ? Un couple d’étudiants va passer un weekend à New York. Ashleigh (Elle Fanning) a décroché une interview avec un metteur en scène aussi célèbre qu’égocentrique. Pendant ce temps, Gatsby (Timothée Chalamet), joueur de poker invétéré, déambule dans la ville et tombe sur une connaissance (Selena Gomez). Deux femmes, deux profils différents...

FRANCE INTER : Ce film n’est-il pas une façon de dire qu’il y a dans la vie des chemins différents : des bons choix, des mauvais choix ? 

WOODY ALLEN : "Le personnage apprend qu’il est plus important de suivre son cœur que sa raison. Il arrive à New York avec une jeune femme, elle est très bien, c'est une journaliste, elle vient d’une bonne famille. S’il l’épousait, il aurait une belle vie. Mais l’autre femme comprend ce qu’il veut véritablement, au fond de lui. Il est un joueur, et elle l'encourage dans ce sens, à jouer aux cartes à Las Vegas, à jouer du piano dans des petits bars et à abandonner ses études…  Avec elle, il sera à la "périphérie" de la bonne société mais il sera beaucoup plus heureux." 

Vous voulez dire qu’il ne faut pas suivre les chemins balisés ? 

"Évidemment ! Si j’avais été plus jeune, j’aurais joué ce personnage. J’ai vraiment été comme ça : à l'école, j'étais en marge, j’aimais le jazz alors que les autres gamins aimaient les chansons populaires qui passaient à la radio. J’aimais jouer aux cartes, parier... Je préférais les jours de pluie aux journées ensoleillées… Il y a beaucoup de moi dans ce personnage..."

Est-ce qu'aujourd’hui les conventions ne se sont pas déplacées ? Avant, c’était le milieu d’origine, la famille... aujourd’hui ne serait-ce pas la pression des réseaux sociaux, des médias ? 

"Je ne crois pas. Je pense que quand on vit à une époque, on pense qu’elle est plus stricte ou moins stricte que la précédente, plus bête ou plus intelligente… mais en fait, avec du recul, on se rend compte que c'est plus ou moins pareil tout le temps. Avant c'était très strict : à l’époque victorienne, dans les pays catholiques, dans les familles juives, dans les familles noires… Mais au final, il s’avère que c’est pareil. Je ne pense pas que notre époque soit plus rigide que quand j’étais enfant. La pression ne venait pas d’Internet, mais elle venait de la communauté ou du milieu social."

Il n’y a pas de colère, ni d’amertume, chez vous. Pourtant vous vivez une période difficile…

"Je ne suis pas quelqu’un d’amer. Je considère avoir eu beaucoup de chance : j’ai eu de bons parents, une sœur gentille, j'ai une épouse formidable, deux filles adorables... J’ai eu beaucoup de chance dans ma carrière : la possibilité de faire des films, plein de films, ça a été formidable. Je suis aussi en bonne santé. Mon père a vécu plus de 100 ans, ma mère les a presque atteints. Je n’ai eu que de la chance, vraiment."

Même avec tous ces gens qui vous critiquent ? 

"Je viens de terminer le tournage d'un film en Espagne, j’ai passé un été fantastique ! J'ai fait une tournée avec mon groupe de jazz à travers l’Europe, on a joué devant des milliers de personnes, je suis allé à Milan, à la Scala, et puis à Saint-Sébastien pour mon film. Non, je n’ai pas d’amertume. Que de la reconnaissance."

Vous n’êtes pas touché par les attaques contre vous ?

"Je pense que les gens qui m’attaquent font une erreur. Mais les gens font des erreurs tout le temps, ça n'est pas tragique. Évidemment, ils devraient sortir mon film aux États-Unis, arrêter de m’attaquer, prendre conscience de la vérité... Pour l’instant, ils ne le font pas, mais peut-être qu’un jour, ils y arriveront. Si c'est le cas, formidable. S'ils ne le font pas... Ils ne le font pas ! [...] J’ai 83 ans, je ne vais pas être là encore très longtemps, alors ça n'est pas si grave."

Mais quand certains acteurs disent qu’ils n’auraient pas dû tourner ce film ?

"J’ai beaucoup aimé travailler avec l’équipe du film. On s’est bien amusés. Ils avaient vraiment envie de tourner dans ce film, ils ont très bien bossé. Et a posteriori, je n’ai rien à dire. Chacun est libre de ses opinions, de ses pensées. Moi-même je suis libre de mes paroles. Jamais je n’essaierai de censurer qui que ce soit. Les gens font des erreurs, ça n’est pas la fin du monde."

"Un jour de pluie à New York" sort en France et dans plusieurs pays d'Europe... L’Europe c’est très important pour vous, plus encore maintenant ?

"Depuis mon premier film, il y a cinquante ans, j’ai toujours eu beaucoup de soutien en Europe. Mes films y sont aimés, la France m’a beaucoup soutenu, dès le départ. Il est arrivé qu'aux États-Unis, les réactions face à certains de mes films soient partagées, alors qu'en Europe on les trouvait formidables : en France, en Espagne, en Grèce, en Allemagne… Pareil en Chine, en Argentine ! J’en suis très reconnaissant. Dès le départ, la France a ouvert la voie."

Qu'est-ce qui est différent, selon vous ?

"En Europe, les gens sont plus sensés, ils comprennent la vérité, la réalité de la situation. Les Américains ne la comprennent pas, ils ont une autre attitude. C’est un tort. Mais bon… J’espère qu’un jour ils prendront conscience de leur erreur."

Vous êtes profondément américain, mais finalement n’êtes-vous pas plus proches des Européens ? 

"New York est une ville très européenne. Les films avec lesquels j’ai grandi, que j’ai admirés, c’étaient les films européens : Bergman, Truffaut, Godard, Antonioni, De Sica, Resnais, Renoir, Fellini… Ce sont des films qui ont eu un impact émotionnel énorme sur moi, qui m’ont profondément imprégné. C’est peut-être pour cela qu'il y a une sensibilité européenne dans les films que je fais, à laquelle le public européen est sensible."

Vous n’allez pas vous arrêter de tourner ? Vous ferez des films toute votre vie ?

"Tant qu’on continuera à me financer, je continuerai à faire des films ! C’est ce qu’il y a de plus difficile, trouver de l’argent. Même si je me débrouille avec peu de moyens, ça demeure cher, un film. Si un jour, je n'ai plus de financements, j’écrirai des pièces pour le théâtre. Mais tant que des gens accepteront de les financer, je ferai des films."

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