EXPO - Cherbourg-en-Cotentin poursuit son compagnonnage avec la BD américaine pour sa 9e biennale du 9 art. Deux ans après l’hommage à Winsor McCay au Musée Thomas Henry, place aux super-héros avec Jack Kirby surnommé le « King of comics ». L’occasion de se pencher sur le style de ce grand dessinateur.

Autoportrait de Jack Kirby présenté dans l'exposition "Jack Kirby, la galaxie des super-héros" à la 9e biennale du 9e art à Cherbourg-en-Cotentin
Autoportrait de Jack Kirby présenté dans l'exposition "Jack Kirby, la galaxie des super-héros" à la 9e biennale du 9e art à Cherbourg-en-Cotentin © Radio France / France Inter

« I’ll do it ». Jack Kirby (1917-1994) ne disait jamais non. Véritable bourreau de travail, il restait enfermé 13 heures par jour pour dessiner dans son atelier qu’il surnommait le « donjon ». Les 250 originaux présentés dans l’exposition du musée Thomas-Henry à Cherbourg (Manche) témoignent de l’intense production du dessinateur des années 1940 à sa mort ! 

Né Jacob Kurtzberg à New York, ce juif d’origine autrichienne issue d’une famille modeste a débuté dans le dessin aux Studio Fleischer. Autodidacte Jack Kirby a commencé dans le 9e art en travaillant sur le dessin animé de Popeye en 1935. Il s’était nourri des œuvres d’Hal Foster (Prince Vaillant), Burn Hogarth (Tarzan), Alex Raymond (Flash Gordon), Will Eisner (Le Spirit), Floyd Gottfredson (Mickey pour Disney), Charles M Schulz (Peanuts), et de EC Segar (Popeye) dont l’exposition présente d’exceptionnelles planches originales en noir et blanc.

Planche de Buz Sawyer de 11 août 1946 de Roy Crane présentée dans l'exposition
Planche de Buz Sawyer de 11 août 1946 de Roy Crane présentée dans l'exposition © Corbis / AD/France Inter

Jack Kirby partageait, avec le scénariste Joe Simmon, une grande inquiétude sur la montée de l’antisémitisme en Europe. Ils ont donné naissance au super-héros Captain America en décembre 1940. Les aventures de ce pourfendeur de nazis se déploient dans des cases denses. Le rendu de l’action est incroyable : « Chaque case est un coup de poing » commente Louise Hallet, la co-commissaire de l’exposition.

Comic book de "Captain America" présenté dans l'exposition consacrée à Jack Kirby dans la Biennale du 9e art
Comic book de "Captain America" présenté dans l'exposition consacrée à Jack Kirby dans la Biennale du 9e art © Radio France / AD/FI

La Seconde Guerre mondiale modifie son approche de la violence

Engagé volontaire, le futur dessinateur des Quatre fantastiques, des X-Men, d'Hulk, ou des Avengers (dont on peut voir des planches originales) débarque en Europe. A l’été 1944, il participe à la Bataille de Metz. Blessé, il est démobilisé en janvier 1945. Son expérience l’a profondément marqué. Il modifie son traitement de la violence. Chorégraphiée avant-guerre, elle va devenir omniprésente et plus frontale à partir de 1945.

Dans cet extrait du documentaire Kirby at war de Greg Theakston and Tony DiSpoto's mis en ligne par le Jack Kirby Museum & Research Center, le dessinateur raconte son traumatisme de la guerre : 

Détail d'une planche des Quatres fantastiques de Stan Lee et Jack Kirby chez Marvel, présentée dans la rétrospective Kirby à Cherbourg
Détail d'une planche des Quatres fantastiques de Stan Lee et Jack Kirby chez Marvel, présentée dans la rétrospective Kirby à Cherbourg © Radio France / FI

Un style dynamique qui évolue jusqu'à la fin

Dans les 250 originaux en noir et blanc de l’exposition à Cherbourg, le dessin du « Roi du comics » se caractérise par des lignes de fuite multiples et signalées, ainsi que par la forte présente des machines - il vouait une véritable passion à la mécanique et aux engrenages.

Jack Kirby dessine très vite, de par sa personnalité : plus jeune, il était bagarreur. Mais la vitesse est également pour lui une façon de signifier l’énergie. En presque soixante de carrière, son dessin a évolué. Son dessin est encore très statique dans les années 1930, avec des petites cases influencées par les comics strips.

Avec Captain America, il évolue vers un genre plus dynamique. Son style se met en place avec une anatomie très travaillée, la distorsion des membres, la présence permanente de mouvements et un grand nombre de personnages dans les cases.

Ce rendu de l’action énergique va être le fil conducteur de son œuvre. Jusqu'à quelques outrages stylistiques à la fin de sa carrière chez DC Comics avec la systématisation de la splash page (une pleine page consacrée à l’illustration). Louise Hallet : 

Son trait se simplifie, les formes sont plus anguleuses et une déformation à l’extrême des personnages est présente pour exprimer la force, l’action, et le mouvement. 

Détail d'une planche des "Quatre Fantastiques" créés avec Stan Lee chez Marvel présentée dans l'exposition de la biennale du 9e art de Cherbourg-en-Cotentin
Détail d'une planche des "Quatre Fantastiques" créés avec Stan Lee chez Marvel présentée dans l'exposition de la biennale du 9e art de Cherbourg-en-Cotentin © Radio France / France Inter

Un dessins qui doit beaucoup aux encreurs

Joe Sinnott, Vince Vince Colletta, Mike Royer, Chic Stone... L’exposition fait la part belle aux encreurs dont tous les noms sont cités. Kirby n’était pas intéressé par ce travail d’encrage des planches. Or, certains encreurs vont magnifier son travail en jouant sur le rapport de l’ombre et de la lumière sur les planches. Suivant leurs interventions, le rendu sera différent.

Certains feront des planches contrastées avec des grandes plages de noir, d’autres des planches où l’encrage sera beaucoup plus léger. A l’édition réduit au format du comic book, cela va avoir de grandes répercussions sur la lecture du dessin de Kirby.

Planche de "Spiderman" (1962), premier héros de comics adolescent de Stan Lee, et Kirby puis Steve Dikto présentée dans l'exposition Kirby à Strasbourg
Planche de "Spiderman" (1962), premier héros de comics adolescent de Stan Lee, et Kirby puis Steve Dikto présentée dans l'exposition Kirby à Strasbourg © Radio France / AD/France Inter

Un révélateur de l’Amérique

Dans les thèmes traités par Jack Kirby on va pouvoir suivre l’histoire des Etats-Unis : la montée du Nazisme, et, après la Seconde Guerre mondiale, les débuts de la guerre froide… La création des X-men au début des années 1960 correspond à une époque où la jeunesse commence à se rebeller… Dans les années 1970, Kirby évoquera l’angoisse de l’utilisation de la technique au détriment des humains.

Il s’estimait être très mal payé, et c’était le cas

Jack Kirby a travaillé pour les deux grands rivaux de la BD de super-héros, d'abord chez Marvel, puis chez DC Comics. Aux Etats-Unis, les auteurs interchangeables sont des salariés de leurs éditeurs qui restent propriétaires des droits des comics. Et si aujourd’hui les planches de Jack Kirby atteignent des valeurs exceptionnelles, le dessinateur avait dû se battre pour récupérer ses originaux.

►►► Exposition Jack Kirby, la galaxie des super-héros du 25 mai à fin septembre à Cherbourg-en-Cotentin - 250 documents : plus de cent planches originales , esquisses et illustrations pleine page, quelques pièces de collection, sérigraphies, figurines et statues, objets vintage, comic books...

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A venir : à Bayeux le parcours du jeune Jack Kirby depuis son débarquement à Omaha Beach jusqu’à la terrible bataille de Dornot en Moselle et découvrez comment son traumatisme de la guerre fut à l’origine de l’invention des principaux super-héros qui triomphent aujourd’hui sur grand écran du 6 juin au 24 août à Bayeux.

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