La sociologue Yasmine Bouagga et la dessinatrice Lisa Mandel ont réalisé un reportage BD dans le campement de migrants à Calais. Il paraît aujourd’hui chez Casterman.

Détail de la couverture des "Nouvelles de la Jungle" de Yasmine Bouagga et Lisa Mandel
Détail de la couverture des "Nouvelles de la Jungle" de Yasmine Bouagga et Lisa Mandel © Casterman

Du campement de fortune des migrants à Calais, évacué en octobre, que reste-t-il ? Un témoignage, une trace en dessins : l’enquête sociologique de Yasmine Bouagga dessinée par Lisa Mandel.

Avant de devenir une BD, elle a d’abord été publiée sur le site du Monde. Parties suite à l’appel des 800 (mobilisation d’artistes pour alerter sur la situation dramatique des migrants), c’est avec un ton très enlevé qu’elles ont raconté sur plusieurs mois (février à octobre 2016) les enjeux politiques, économiques de « la jungle de Calais », le quotidien malheureux des candidats à la traversée vers l’Angleterre, mais aussi le travail des bénévoles rencontrés.

Par un procédé maintenant répandu dans la BD reportage, elles se sont mises en scène en train d’enquêter. Une astuce graphique et narrative qui rend le récit vivant et incarné. La BD devient un reportage immergé dans le bidonville tout en distillant des éléments d’une enquête sociologique.

Les deux créatrices d’une collection de sociologie dessinée, Sociorama, chez Casterman poursuivent avec intelligence leur démarche vulgarisatrice. Et nous en apprennent davantage sur ce bidonville, son fonctionnement, ses codes, son évolution… Elles racontent la violence, la précarité, la désorganisation de l’Etat… On suit le parcours d’Ahmad qui a réussi à traverser la Manche et qui revient remercier ceux qui l’ont aidé, de Hamid, de Mehdi, d’Omar qui s’est gravement brûlé ou de George le bénévole. On découvre qu’il y avait des restaurants, un coiffeur, et même un stand de souvenirs dans cette ville éphémère qui a compté jusqu’à 10 000 habitants !

Les dessins presque enfantins de Lisa Mandel participent de la vulgarisation. On ferme le livre plus instruit sur le sort des migrants, indigné, mais pas seulement. Car on a pris du plaisir à les suivre. Une BD à mettre entre toutes les mains curieuses.

Quatre questions à la sociologue Yasmine Bouagga :

Comment l’idée de faire l’enquête, le reportage en bd est-elle venue ?

L’idée est de rendre les sciences sociales accessibles à un plus large public. Et d’être en reportage nous a permis de faire réagir les personnes sur lesquelles on enquêtait dans nos dessins.

La « jungle » a été démantelée. Vous y êtes retournées depuis ?

Oui, et c’est très étrange

Oui, j’y suis retournée avant Noël. Le bidonville a été rasé. Il n’y a plus de traces. C’est très étrange : c’était une zone de dunes, et finalement, les bulldozers les ont reconstituées : comme s’il y avait eu une sorte de réaménagement paysager. Et, très curieusement, près de ces dunes, on trouve des mares où il y a même des canards parce que le site est proche d’une zone naturelle. Les seuls signes qui restent de cette ville de 10 000 personnes, ce sont quelques boites de conserves sur le sol ou des brosses à dents, avec leurs tubes de dentifrice éparpillés. Ça ne veut pas dire que les migrants ont disparu. C’est ce qu’il leur permettait de s’établir là qui a disparu. Parce qu’en décembre, il y a de nouveau des personnes qui sont venues à Calais pour tenter de passer en Angleterre. Imaginer que détruire le bidonville allait résoudre le problème de la migration à Calais, c’est illusoire..

Depuis le démantèlement de la jungle, avez-vous eu des nouvelles de migrants que vous aviez croisés lors de votre reportage ?

Les situations sont très diverses

Oui, les situations sont très diverses. L’un d’entre eux essaye toujours de passer en Angleterre, il n’y arrive toujours pas. La semaine dernière, il s’est encore fait attraper à Calais, et a passé plusieurs jours en centre de détention. Lui, n’a pas de chance. Il en est à plusieurs dizaines de tentatives.

Il y en a un qui a renoncé et a demandé l’asile : il l’a obtenu, et s’est inscrit à l’université à Lille. C’est quelqu’un de très intelligent. Et il a de grandes ambitions pour l’avenir. Il est très content d’avoir renoncé à l’Angleterre et d’être resté en France.

Un autre a réussi à passer en Angleterre au printemps. Au début, il y a traversé un moment difficile, quand il ne savait pas s’il aurait les papiers. Maintenant, il les a, et est installé dans un petit logement à Norwich dans le Nord de l’Angleterre. Il commence à travailler. Il apprend bien l’anglais. Il s’est fait des amis, il est très content.

Pour eux, Calais a été un moment très traumatisant. Certains jeunes disent même que depuis que le bidonville a été détruit, ils s’ennuient, parce qu’il y avait aussi une intensité dans les rencontres que l’on pouvait faire avec les bénévoles. Mais même s’ils donnent un peu l’impression de regretter le lieu, ils gardent le souvenir de la jungle, comme celui du moment où ils étaient bloqués, une situation déprimante, humiliante aussi. Et plusieurs m’ont dit qu’ils étaient contents que ce livre existe, parce que c’est un témoignage pour l’histoire de ce lieu : on ne pouvait pas juste détruire la jungle à coup de bulldozer, et effacer la mémoire de ce qu’ils avaient subi. Ça ne réparait pas les injustices, mais ça reconnaissait leur souffrance.

Écoutez Yasmina Bouagga :

C’est avec Sociorama que l’idée est venue de vulgariser la sociologie en BD. Quels sont les principaux retours ? Et quel est l’album qui a le mieux "fonctionné" ?

On a eu des retours des personnes que la lecture d’un essai sociologique de trois cents pages rebutait. Mais comme elles étaient intéressées par les sujets traités, elles étaient contentes de les trouver dans Sociorama. Elles ont pu prendre ces BD comme des tremplins vers des ouvrages sociologiques et approfondir. Ça ne remplace pas l’essai de sociologie, mais donne le goût pour cette discipline et amène progressivement les lecteurs à la compréhension de phénomènes complexes. Le volume La Fabrique pornographique (enquête sociologique sur le milieu du hard) a attiré du monde par … Le sujet, mais les gens ont pu se poser des questions sur le statut des acteurs pornos…

Comment j’ai dessiné "Les nouvelles de la jungle"

La leçon de dessin de Lisa Mandel :

NB : en plein festival d’Angoulême, nous avons demandé à Lisa Mandel cette leçon de dessin. A l’issue de l’exercice, nous lui avons fait remarquer qu’elle fait partie des personnes, surtout féminines, qui respectent la consigne de ne pas dépasser deux minutes. Yasmine Bouagga nous a expliqué : « C’est normal. Dès l’enfance, les filles sont conditionnées pour respecter les ordres donnés alors que les garçons sont encouragés à prendre des initiatives, des risques... Aptitude qui sera valorisée ensuite en entreprise ! » Sociologue un jour...

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Les nouvelles de la jungle de Lisa Mandel et Yasmine Bouagga est publié chez Casterman

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