Yolande Moreau était reçue hier sur un tapis bleu à étoiles par Augustin Trapenard. Elle vient avec son film "De toutes mes forces", sorti au cinéma.

Yolande Moreau à Cannes en 2013.
Yolande Moreau à Cannes en 2013. © AFP / Loic Venance

Augustin Trapenard est européen autant que son invitée Yolande Moreau, belge d’origine, normande d’adoption. Augustin Trapenard l’a interrogé sur son européanité, sur sa relation au langage et sur sa filmographie.

Elle est la preuve que la circulation culturelle est un bénéfice pour toutes les cultures. On se souvient de sa Louise Michel, de sa Fréhel, de sa Séraphine de Senlis, mais aussi de Yolande dans Les Deschiens ou de Yolande au théâtre. Elle est César, trois fois. On aime son sourire, et sa voix douce.

Elle est une directrice autoritaire, bienveillante dans le film De toutes mes forces de Chad Chenouga, qui sortait mercredi 3 mai au cinéma.

Qu’est-ce que ça veut dire être chez soi pour vous ?

C’est une notion importante pour Yolande Moreau, le chez-soi. Car c’est une place dans le monde. Pour elle, c’est important durant l’adolescence. Une place au monde, ce n’est pas seulement physique, mais également psychologique et c’est terriblement important dans la construction d’un être, d’un adulte.

Pour la comédienne que vous êtes, quels outils est-ce qu’ils sont, les mots, c’est indispensable ? Mais je les adore.

Yolande Moreau s’est prise pour Verlaine et pour Rimbaud, donc le lien avec la poésie, la peinture, l’art est très important pour elle.

Quand on pense aux rôles que vous avez interprétés jusqu’à aujourd’hui, ce sont souvent des personnages qui ont du mal à parler, du mal à s’exprimer, du mal à utiliser les mots.

La carte blanche : Étranges étrangers de Jacques Prévert

Pour cette carte blanche, Yolande Moreau a voulu évoquer Jacques Prévert et lire Étranges étrangers.

Dans ce poème résonne le documentaire réalisé par Yolande Moreau, Nulle part en France, réalisé dans le Nord de la France : Yolande Moreau a passé une dizaine de jours dans les jungles de Calais et de Grande-Synthe en janvier 2016. On y ressent également son nouveau film De toutes mes forces, qui évoque une jeunesse que l’on ne voit pas souvent, celle des foyers.

L’Europe, c’est un tout en mouvement, c’est la circulation. Mais en ces jours d’élection présidentielle française, on a peur d’une certaine circulation, de certaines personnes. On les a épinglés comme "étrangers", "étrangers" à la France, à l’identité nationale. L’immigration était déjà un sujet d’actualité dans les années cinquante. Étranges étrangers est un poème de Jacques Prévert écrit en 1951 et paru en 1955 dans le recueil La pluie et le beau temps aux éditions Gallimard.

Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel

Hommes de pays loin

Cobayes des colonies

Doux petits musiciens

Soleils adolescents de la porte d’Italie

Boumians de la porte de Saint-Ouen

Apatrides d’Aubervilliers

Brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris

Ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied

Au beau milieu des rues

Tunisiens de Grenelle

Embauchés débauchés

Manœuvres désœuvrés

Polacks du Marais du Temple des Rosiers

Cordonniers de Cordoue soutiers de Barcelone

Pêcheurs des Baléares ou du cap Finistère

Rescapés de Franco

Et déportés de France et de Navarre

Pour avoir défendu en souvenir de la vôtre

La liberté des autres.

Esclaves noirs de Fréjus

Tiraillés et parqués

Au bord d’une petite mer

Où peu vous vous baignez

Esclaves noirs de Fréjus

Qui évoquez chaque soir

Dans les locaux disciplinaires

Avec une vieille boîte à cigares

Et quelques bouts de fil de fer

Tous les échos de vos villages

Tous les oiseaux de vos forêts

Et ne venez dans la capitale

Que pour fêter au pas cadencé

La prise de la Bastille le quatorze juillet.

Enfants du Sénégal

Dépatriés expatriés et naturalisés.

Enfants indochinois

Jongleurs aux innocents couteaux

Qui vendiez autrefois aux terrasses des cafés

De jolis dragons d’or faits de papier plié

Enfants trop tôt grandis et si vite en allés

Qui dormez aujourd’hui de retour au pays

Le visage dans la terre

Et des hommes incendiaires labourant vos rizières.

On vous a renvoyé

La monnaie de vos papiers dorés

On vous a retourné

Vos petits couteaux dans le dos.

Étranges étrangers

Vous êtes de la ville

Vous êtes de sa vie

Même si mal en vivez

Même si vous en mourez.

Même en le lisant dans sa tête, on constate la difficulté de prononciation, la difficulté de dire les mots. Yolande Moreau bute plusieurs fois, mais les syllabes sont compliquées à prononcer.

On y constate aussi l’importance de Paris, de l’espace, des quartiers : la problématique de la place au monde est donc réitérée avec la lecture de ce poème. On y voit également la diversité des populations et des origines qui évoluent à Paris et en France : Indochine, Sénégal, Tunisie, etc. La France se transforme sous cette plume en terre d’accueil, en refuge, en terre d’asile. Mais les étrangers ne sont pas si "étranges", car ils appartiennent également à cette terre : "apatrides d’Aubervilliers" et "Kabyles de la Chapelle et des quais de Javel". Jacques Prévert y évoque également la question de l’Empire colonial qu’a été la France : "Hommes de pays loin / Cobayes des colonies". La France prend donc une autre teinte plus sombre, une réalité qui permet aussi de voir que ces "étrangers" travaillent pour des métiers peu valorisants et dangereux : "Brûleurs des grandes ordures de la ville de Paris / Ébouillanteurs des bêtes trouvées mortes sur pied".

Jacques Prévert, dans ce texte, finit néanmoins par associer organiquement : "Vous êtes de la ville / Vous êtes de sa vie / Même si mal en vivez / Même si vous en mourez". Ces "étranges étrangers" appartiennent à la ville et la ville leur appartient finalement…

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