En Normandie, un nouveau site de mémoire sur l'histoire du Débarquement de la Seconde Guerre mondiale pourrait voir le jour en 2024. Un projet porté par des producteurs privés, soutenus par le conseil régional, mais qui choque certains habitants qui ont décidé de se mobiliser.

Des habitants de Ver-sur-Mer rassemblés en collectif dénoncent le projet "D-Day Land" qui pourrait voir le jour en 2024 en Normandie
Des habitants de Ver-sur-Mer rassemblés en collectif dénoncent le projet "D-Day Land" qui pourrait voir le jour en 2024 en Normandie © Radio France / Hajera Mohammad

Un "Disneyland du Débarquement", "un parc d'attraction,"le nouveau Puy du Fou". Les détracteurs ne manquent pas de comparaisons pour dénoncer ce projet qu'ils jugent "déplacé" et "inutile". À Ver-sur-Mer, dans le Calvados, certains habitants se sont même regroupés en collectif pour tenter d'y mettre fin. À la tête de la fronde, Maxi Krause, ancienne professeur émérite de l'Université de Caen, qui parle d'une idée "monstrueuse". Pour elle, on oublie que le Débarquement ce sont aussi des villages rasés, bombardés et des milliers de victimes civiles. "Les cadavres, les têtes broyées, les bras arrachés, les enfants qui hurlent, ce n'est pas du spectacle" dénonce-t-elle.

Parmi les opposants, beaucoup de familles d'anciens combattants. Le père de Francine a participé au Débarquement. "Il en parlait peu mais je sais qu'il n'aurait pas du tout apprécié", affirme-t-elle. Ghallee, une franco-américaine, dont le grand-oncle s'est battu lui aussi, ce 6 juin 1944, sur les plages françaises, a halluciné en apprenant la nouvelle. Même si les Américains sont très patriotes et fiers de leur armée, jamais ils n'auraient eu cette idée, selon elle. "J'en ai parlé avec des amis américains, pour eux, c'est une moquerie".

Les lieux de mémoire ne manquent pourtant pas

Mais surtout, tous ces opposants, estiment qu'il y a de quoi faire en matière de sites et de lieux dédiés au Débarquement dans la région. "Il y a le Mémorial de Caen, les petits musées, les cimetières et des gens qui font déjà ce travail de mémoire, c'est ceux-là qu'on devrait aider", insiste Francine. Sans oublier les plages qui se suffisent à elles-même pour se rappeler cet épisode de l'Histoire. "La première fois que j'ai marché sur la plage d'Omaha beach, j'ai les poils qui se sont dressés, je sentais encore, j'entendais encore ces gens qui descendaient, qui couraient. Le devoir de mémoire c'est ça, c'est être là, savoir ce qui s'est passé et avoir un respect énorme"

"Ce n'est pas un parc d'attraction" répètent les producteurs

Pour les producteurs à l'origine du projet, il ne s'agit en aucun d'un "parc d'attraction" et ils rejettent cette expression de "D-Day Land" . Eux, parlent d'un "Hommage aux héros", "une évocation historique" de ce qu'a été le Débarquement, mais aussi les 100 jours qui l'ont précédé et les 100 jours qui ont suivi, jusqu'à la fin de la Bataille de Normandie. "L'idée est de faire comprendre aux spectateurs à quoi ressemblait la France de l'époque, de manière spectaculaire oui, mais ce n'est pas un spectacle", précise Régis Lefebvre, l'un des producteurs. Il y aura des images d'archives exceptionnelles projetées et des comédiens oui, mais "pas de dialogues, pas de chansons". Pour lui, c'est un "moyen complémentaire" de faire passer la mémoire, notamment auprès d'un public plus jeune. Les producteurs assurent qu'un comité scientifique, composé d'historiens de renommée internationale, veillera au projet. Enfin, 1.000 emplois pourraient être créés autour de ce site.

"Et Spielberg, il a gagné de l'argent non ?"

Ce projet a ses défenseurs en Normandie notamment des élus qui se sont portés volontaires pour accueillir le projet dans la Manche ou le Calvados. Le président du comité du Débarquement, Jean-Marc Lefranc, est emballé lui aussi et ne comprend pas la polémique d'autant que rien n'est tranché pour le moment. Quant à l'aspect mercantile pointé du doigt par les habitants de Ver-sur-Mer, il fait sa propre comparaison "Steven Spielberg qui fait le film 'Il faut sauver le Soldat Ryan' ou la série 'Band of brothers', il a gagné de l'argent aussi sur cette histoire non ?"

Un projet soutenu par la région

Hervé Morin, le président du conseil régional de Normandie, tente de rassurer les familles d'anciens combattants : "Ce n'est pas un jeu de rôles, on ne joue pas à la guerre, c'est une création historique comme ça se fait ailleurs, dans d'autres structures qui travaillent dans le tourisme de mémoire, pourquoi celle-ci serait moins serait moins respectable que les autres ?". L'élu assure que le projet sera entièrement financé grâce à des investissements privés.

Hervé Morin rappelle aussi qu'il a été ministre de la Défense : "J'ai trop présidé des cérémonies militaires pour des soldats morts au combat pour un tant soit peu, être favorable à un projet qui risquerait de porter atteinte à la mémoire des soldats"

Avec cet "Hommage aux héros", le président de la région espère développer encore plus le tourisme de mémoire qui attire déjà cinq millions de visiteurs en moyenne chaque année en Normandie.

Léon Gauthier vétéran de la Seconde Guerre mondiale, a participé au Débarquement sur la plage de Colleville-Montgomery
Léon Gauthier vétéran de la Seconde Guerre mondiale, a participé au Débarquement sur la plage de Colleville-Montgomery © Radio France / Hajera Mohammad

Le vétéran Léon Gauthier pose ses conditions

Léon Gauthier, est l'un des 177 Français qui ont débarqué ce 6 juin 1944 sur les plages de Normandie. Soldat du commando Kieffer, il a posé pied sur le sable de Colleville-Montgomery (Colleville-sur-Orne à l'époque) "À 7h20". "On peut pas oublier ça, je me vois encore débarqué de la barge, les tirs de mitraillette à bout portant... Malheureusement, on a perdu des amis, beaucoup de gens". Il n'est pas contre un nouveau lieu de mémoire pour rendre hommage à ses camarades tombés pour la France, mais il prévient : "Si c'est pour une page d'histoire, ce serait formidable, mais si c'est pour faire du fric sur la vie des gens qui sont morts pour avoir libéré leur patrie, je n'apprécierai pas". Le vétéran promet de garder un œil sur le dossier.

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