La semaine s'annonce cruciale pour le réseau social TikTok, aux États-Unis : après avoir refusé l'offre de rachat de Microsoft pour ses activités américaines, l'entreprise n'a plus que quelques jours pour trouver un partenariat avec une société locale, faute de quoi elle devra fermer.

TikTok a échappé aux mains de Microsoft, mais risque de se voir interdit aux États-Unis
TikTok a échappé aux mains de Microsoft, mais risque de se voir interdit aux États-Unis © AFP / Jakub Porzycki / NurPhoto

Dans quelques semaines ou dans cinq jours, et peut-être même dès ce mardi si l'on se fie aux déclarations de Donald Trump, l'application TikTok pourrait se retrouver interdite aux États-Unis. L'application a refusé l'offre de rachat émise par Microsoft pour la branche américaine de ses activités et ce malgré l'ultimatum fixé au 20 septembre obligeant TikTok à céder à une entreprise américaine cette partie de ses opérations.  

Début juin, la lune de miel entre TikTok et les États-Unis semblait pourtant bien partie : le réseau social avait annoncé implanter des locaux sur le sol américain et nommer un directeur venu de Disney. Mais moins de trois mois plus tard, l'application pourrait être sommée de fermer. Comment en est-on arrivés à une telle situation ? Retour chronologique sur cette relation tumultueuse. 

1er juin : Kevin Mayer prend la tête de TikTok 

En parallèle de l'annonce de l'ouverture de locaux aux États-Unis, TikTok annonce mi-mai la nomination d'un nouveau directeur : Kevin Mayer. Un nom loin d'être inconnu dans l'industrie du divertissement : l'homme vient tout droit de Disney, où il a été l'artisan notamment de la plateforme de streaming Disney et a largement contribué à faire de l'entreprise de Walt Disney le géant du divertissement, par le rachat de studios comme Pixar ou Marvel.  

Avec cette nomination d'un PDG américain, TikTok veut changer son image "d'application chinoise qui monte" et s'ouvrir les portes du marché occidental. L'application est alors en pleine explosion, portée par le confinement mondial qui a fait augmenter de façon exponentielle ses statistiques. Aussi TikTok affirme-t-elle avoir 100 millions d'utilisateurs et d'utilisatrices aux États-Unis... soit 800% de plus que début 2018. 

21 juin : les utilisateurs de TikTok font capoter un meeting de Trump

La popularité de TikTok a pour conséquence l'arrivée de ce réseau social, encore peu apprivoisé par les communicants, dans la sphère politique. Ainsi, le 21 juin, un meeting de Donald Trump à Tulsa (Oklahoma) s'est retrouvé presque vide car des dizaines d'utilisateurs et d'utilisatrices de Twitter et de TikTok s'étaient fait passer le mot pour prendre des billets... et ne pas y aller. À l'initiative de ce mouvement, des fans de pop coréenne (la K-Pop) et des membres d'une communauté nommée "Alt TikTok", sous-culture du réseau social particulièrement ouverte aux faits d'actualité – comme notamment le mouvement #BlackLivesMatter. 

7 juillet : les États-Unis vont-ils bannir les réseaux sociaux chinois ? 

Sur la chaîne Fox News, le secrétaire d'État américain Mike Pompeo annonce que Donald Trump envisage des mesures pour interdire les applications de réseaux sociaux venues de Chine. Selon plusieurs parlementaires, l'application TikTok en particulier serait peu sécure en matière de gestion des données personnelles : elle, comme d'autres, serait contrainte par la Chine de fournir des informations aux services de renseignement chinois sur ses utilisateurs.  

Le lendemain, le président américain confirme lui-même que la piste de l'interdiction de TikTok est envisagée.  "TikTok est dirigée par un PDG américain, avec des centaines d'employés et de cadres (...) ici aux Etats-Unis. Nous n'avons jamais fourni de données sur les utilisateurs au gouvernement chinois et nous ne le ferions pas si cela nous était demandé", se défend alors TikTok et sa maison mère, ByteDance. 

16 juillet : rendre TikTok indépendante ? 

La solution est formulée une première fois le 16 juillet par Larry Kudlow, conseiller économique de Donald Trump. "Comme cela a été rapporté ici et là, je pense que TikTok va quitter la holding ByteDance qui est chinoise, et opérer comme entreprise indépendante", explique-t-il dans une interview.  

L'opération serait facilitée par le fait que TikTok n'existe pas en Chine : c'est une autre application, également propriété de ByteDance, qui fait la même chose sur le territoire chinois, mais les deux apps sont bien distinctes.  

1-2 août : week-end de tensions 

Le vendredi 1er août, Donald Trump l'annonce à des journalistes à bord du Air Force One : "En ce qui concerne TikTok, nous l'interdisons aux États-Unis". La veille déjà, plusieurs médias avaient annoncé que la Maison-Blanche allait obliger TikTok à vendre sa branche américaine.  

De son côté, le réseau social assure, par la voix de sa responsable aux États-Unis Vanessa Pappas : "Nous n'avons pas l'intention de partir". Selon le New York Times ce vendredi-là, la maison mère ByteDance a pris les devants et proposé de vendre la branche américaine de TikTok. "Nous ne commentons pas les spéculations", se borne alors à dire le site.  

Mais plusieurs conseillers de la Maison-Blanche assurent qu'il n'y a pas d'autres solutions que de faire vendre ou bloquer l'application. Et pour ce rachat, l'entreprise candidate n'est autre qu'un autre géant de l'informatique et d'Internet : Microsoft, qui affirme en avoir parlé avec Donald Trump.  

3 août : l'ultimatum de Donald Trump 

45 jours : c'est la durée fixée par le président pour laisser le temps à TikTok de vendre la branche chargée de ses opérations américaines à une entreprise locale. Le service "fermera le 15 septembre à moins que Microsoft ou une autre entreprise soit en mesure de l'acheter et de trouver un accord". Donald Trump précise que les États-Unis "devront recevoir un pourcentage conséquent du prix" de la transaction, "car nous rendons ce succès possible". Une exigence qui surprend y compris parmi les conseillers du président.  

De son côté ByteDance confirme avoir lancé les discussions avec un groupe technologique (sans préciser s'il s'agit de Microsoft ou non) "pour que nous puissions continuer à proposer l'application TikTok aux Etats-Unis". Mais dans le même temps, l'entreprise affirme son désaccord avec le CFIUS, le comité qui supervise les investissements étrangers aux États-Unis, selon lequel la cession intégrale des activités américaines de TikTok était une condition incontournable en raison de menaces pour la sécurité nationale.  

6 août : TikTok interdit sur les portables des sénateurs  

Le Sénat adopte ce jour-là un projet de loi qui interdit totalement l'installation et l'utilisation de TikTok sur les appareils donnés par le Congrès à ses membres. "TikTok représente un risque de sécurité majeur et n'a pas sa place sur les appareils du gouvernement", selon le co-auteur de ce texte de loi.  

7 août : 45 jours, pas un de plus, pour conclure une transaction 

Ce jeudi-là, Donald Trump signe le décret qui interdit toute transaction avec ByteDance au-delà de 45 jours après signature. L'État évoque alors une "urgence nationale". La Chine dénonce une forme de "répression politique", et TikTok menace de lancer des poursuites pour "nous assurer que l'Etat de droit est respecté et que notre entreprise et nos utilisateurs reçoivent un traitement équitable, si ce n'est auprès du gouvernement américain, alors auprès des tribunaux américains". 

9 août : Twitter aussi intéressé par le rachat 

Le Wall Street Journal annonce que TikTok et Twitter ont aussi lancé des discussions pour mener, sinon un rachat, au moins un partenariat, pour permettre au réseau social de continuer à exister sur le sol américain. Toujours selon ce journal, Twitter aurait l'avantage, contrairement à Microsoft, de ne pas risquer un veto pour cause "d'abus de position dominante".  

15 août : TikTok va devoir être vendu sous 90 jours 

Après le premier décret interdisant toute transaction avec un partenaire américain sous 45 jours, Donald Trump publie un nouveau décret selon lequel ByteDance est obligé de céder les activités américaines de TikTok sous 90 jours. Le nouveau décret précise que l'acheteur devra être américain et "prouver sa volonté et sa capacité à se conformer à ce décret". 

18 août : Oracle entre dans la course 

Face à Microsoft et Twitter, nouveau candidat en course : Oracle, entreprise spécialisée dans la fabrication de logiciels de gestion, de bases de données et de "cloud". Le lendemain, Donald Trump, qui défendait jusqu'ici plutôt l'offre de Microsoft, se dit favorable à ce projet de rachat, affirmant qu'Oracle est "une société géniale". 

24 août : TikTok porte plainte 

Le groupe chinois ByteDance réplique face aux annonces de Donald Trump et déclare qu'il prévoyait de porter plainte contre le gouvernement américain : "Nous nous sommes heurtés à un manque de respect des procédures légales dans la mesure où l'administration ne prête aucune attention aux faits et tente de s'immiscer dans des négociations entre entreprises privées", affirment les porte-paroles de TikTok, qui se désolent du fait que les États-Unis n'ont pas tenu compte de leurs "efforts considérables" pour répondre à leurs préoccupations.  

27 août : Kevin Mayer quitte TikTok, Wal-Mart rejoint Microsoft 

Moins de trois mois après son arrivée, Kevin Mayer annonce qu'il quitte ses fonctions chez TikTok. "Ces dernières semaines, alors que l'environnement politique a fortement changé, j'ai mené une réflexion importante sur ce que les changements structurels de l'entreprise vont nécessiter, et ce que cela signifie pour le rôle mondial auquel j'ai souscrit", écrit-il à ses employés. C'est Vanessa Pappas qui prend sa succession.  

Le même jour, le géant de la grande distribution américaine, Wal-mart, affirme s'être associé à Microsoft dans le projet de reprise de TikTok. L'entreprise se dit intéressée dans "les capacités de TikTok à intégrer le commerce en ligne et la publicité d'une façon bénéfique aux créateurs et aux utilisateurs sur d'autres marchés". 

30 août : la Chine change ses règles d'exportation 

Pour la première fois depuis 2008, le ministère chinois du Commerce modifie sa liste des technologies qui font l'objet de restrictions d'exportation. Et les technologies algorithmiques, qui ont fait la force de TikTok (notamment pour la recommandation des contenus) en font partie. Autrement dit, c'est un coup sérieux porté au rachat par Microsoft : ByteDance, maison mère de l'application, a fait savoir qu'elle "respecterait strictement" ces nouvelles règles, et devra donc demander à la Chine une autorisation officielle avant toute cession.  

14 septembre : le refus de l'offre de Microsoft 

Dimanche, Microsoft a donc annoncé que "ByteDance nous a fait savoir qu'ils ne vendraient pas les opérations américaines de TikTok à Microsoft. Nous sommes convaincus que notre proposition aurait été bonne pour les usagers de tout en protégeant les intérêts de sécurité nationale", a indiqué l'entreprise américaine dans un communiqué. 

Alors que la date butoir exacte reste incertaine (certaines sources évoquant le 20 septembre, mais Donald Trump ayant à nouveau évoqué le 15 septembre), Oracle devient le favori dans cette course au rachat. Mais lundi, plusieurs médias d'État chinois ont assuré que ByteDance ne vendrait pas TikTok à Oracle. Il s'agirait donc d'un "partenariat technologique de confiance", qui permettrait à l'application de continuer à exister aux États-Unis sans avoir à vendre ses activités.  

18 septembre : l'horloge tourne et toujours pas d'accord formel

Les négociations se sont poursuivies une partie de la semaine après le refus de ByteDance de l'offre de Microsoft, notamment avec Oracle, qui selon les médias américains serait amené à prendre une participation minoritaire (autour de 20%) dans l'entreprise. Une participation minoritaire qui laisserait l'entreprise sous contrôle chinois, ce contre quoi des législateurs républicains se sont élevés : six sénateurs ont écrit à Donald Trump pour exiger que "tout accord entre une société américaine et ByteDance doit garantir que les opérations, les données et les algorithmes américains de TikTok échappent entièrement au contrôle de ByteDance ou de tout acteur dirigé par l'Etat chinois". 

"Nous allons prendre une décision bientôt", a déclaré Donald Trump, qui menace toujours d'interdire TikTok aux États-Unis si aucun accord n'est trouvé d'ici à dimanche – mais qui en revanche est revenu sur sa demande que le Trésor américain touche une importante partie de la vente. De son côté, le président chinois Xi Jingping a indiqué jeudi que selon lui "les technologies cruciales et fondamentales doivent être fermement gardées entre nos mains".

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.