Le débat sur la décision d'instaurer des menus uniques sans viande dans les cantines scolaires à Lyon relance la question des inégalités face à l'alimentation. Surpoids, qualité des aliments, composition des repas... Des études chiffrent ces disparités en fonction de l'origine sociale des enfants et adolescents.

Les enfants de familles modestes consomment moins de produits frais et vont moins à la cantine que ceux de foyers plus favorisés.
Les enfants de familles modestes consomment moins de produits frais et vont moins à la cantine que ceux de foyers plus favorisés. © AFP / Amélie-Benoist

Un menu unique temporaire, sans viande, mais avec des œufs ou du poisson, dans toutes les cantines scolaires de Lyon. Cette décision de la nouvelle municipalité écologiste a immédiatement fait bondir Gérald Darmanin. Dans un tweet posté samedi, le ministre de l'Intérieur a fustigé une "insulte inacceptable aux agriculteurs et aux bouchers français" et une "politique moraliste et élitiste des "Verts"" qu'il juge "scandaleuse". Le lendemain, Julien Denormandie, son collègue de l'Agriculture et de l'Alimentation, a même annoncé avoir "saisi le Préfet du Rhône", au sujet de ces menus. "Arrêtons de mettre de l’idéologie dans l’assiette de nos enfants !", tance-t-il. "Donnons-leur simplement ce dont ils ont besoin pour bien grandir. La viande en fait partie."

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Les explications de l'adjointe à l'Éducation de la Ville de Lyon ne l'ont donc pas convaincu. Selon elle, cette décision a été prise pour répondre au protocole sanitaire renforcé, afin d'"organiser les services de restauration de manière plus fluides et plus simples", précise Stéphanie Léger sur Twitter. "Ce menu unique, qui n’est pas un menu végétarien (œuf, poisson), est le seul menu permettant de n’exclure aucun enfant", assure-t-elle.

Au-delà du débat autour de la nécessité ou non de la viande dans l'alimentation à la cantine, cette polémique soulève la question de la nutrition des enfants et des adolescents, et plus particulièrement, les inégalités face à celle-ci. Inégalités auxquelles les cantines scolaires devraient répondre, aux yeux du ministre de l'Intérieur, qui critique une décision qui "exclut les classes populaires", car "de nombreux enfants n’ont souvent que la cantine pour manger de la viande".

Plus de viande et moins de légumes 

Contrairement à ce que suggère Gérald Darmanin, la quantité de viande consommée n'est plus clairement un marqueur social des catégories les plus favorisées. La tendance semble même s'être plutôt inversée si l'on en croit les résultats de la troisième étude individuelle nationale des consommations alimentaires (INCA), publiée par l'Agence Nationale Sécurité Sanitaire Alimentaire Nationale (Anses), en juin 2017. 

En moyenne, un enfant de 0 à 10 ans, dont les parents ont un niveau d'étude allant jusqu'à la primaire ou le collège, consomme 25,2g de viande par jour, contre 21,6g/jour pour celui dont les parents ont un haut niveau d'étude (Bac 4 ou supérieur). Chez les 11-17 ans, c'est 38,9g par jour en moyenne pour les uns, contre 34,4g pour les autres.

En revanche, la consommation de légumes et de fruits augmente avec le niveau d'étude des parents et leurs catégories socio-professionnelles (CSP). En moyenne, les enfants de parents très diplômés consomment 69,1g de légumes par jour, contre 45,9g par jour pour ceux dont les parents se sont arrêtés avant le lycée. De même, les enfants de cadres consomment de plus grandes quantités de légumes (66 g/j) et que les enfants d’ouvriers (42 g/j).

La consommation de poisson augmente fortement avec le niveau de revenu foyers, selon le Baromètre Santé Nutrition de INPES (Institut national de prévention et d'éducation pour la santé), paru en 2008. Mais cela ne semble pas avoir de répercussion pour les enfants et adolescents, selon l'Anses qui, dans une étude de décembre 2012, n'observe "pas de différences de consommation de poisson chez les enfants et adolescents quel que soit leur niveau socio-économique".

Des produits moins frais

Plus encore que les types de produits consommés, c'est leur qualité qui diffère à la maison pour les enfants et adolescents selon leurs classes sociales. Un rapport, publié en septembre 2020 par l'Établissement national des produits de l'agriculture et de la mer (FranceAgriMer), note que les foyers les plus modestes consomment donc cinq fois plus de viandes surgelées que les foyers les plus aisés.

La consommation d’aliments biologiques est plus élevée chez les enfants dont les parents ont un niveau d’étude et appartiennent à une CSP élevés que chez ceux dont les parents ont un niveau d’étude primaire ou collège ou sont employés ou ouvriers, indique l'Anses. Ils ont aussi davantage accès à des produits achetés au marché et dans des circuits courts pour les fruits, légumes et poisson frais, au détriment des grandes surfaces.

Un surpoids plus fréquent 

17 % des enfants de 6 à 17 ans sont en surpoids. Cette proportion diminue quand le niveau de diplôme de la personne de référence du ménage augmente, selon l'Étude de santé sur l’environnement, la biosurveillance, l’activité physique et la nutrition (Esteban), publiée en juin 2017 par Santé Publique France. Ainsi, 23,2 % des enfants dont les parents n'ont pas de diplôme, ou ont un diplôme inférieur au baccalauréat, sont en surpoids ou obèses, contre seulement 8,9 % d'enfants dont les parents ont obtenu un diplôme de 2e ou 3e cycle universitaire.

Cette évolution s'observe aussi en fonction de la catégorie socio-professionnelle. 22% d'enfants d'ouvriers en surpoids, contre 13% d'enfants de cadres. Les élèves scolarisés dans les écoles en zone d'éducation prioritaire sont plus souvent en excès pondéral que les autres (24 % contre 17 %). "Cet écart reflète indirectement la composition sociale de ces établissements", note l'étude sur "La santé des élèves de CM2 en 2015 : un bilan contrasté selon l’origine sociale", publiée en février 2017 par la Direction de la recherche, des études, de l'évaluation et des statistiques (Drees) du ministère de la Santé. Même constat chez les adolescents : un adolescent sur quatre en surpoids parmi les enfants d’ouvriers, contre un sur neuf parmi les enfants de cadres.

Un budget réduit pour l'alimentation qui influence les choix

La différence dans la qualité de l'alimentation, qui contribue au surpoids, est largement liée aux critères qui déterminent les choix des parents dans leurs courses. En effet, plus leurs niveaux de revenus sont élevés, plus ils privilégieront "les critères de qualité des produits (origine, mode de production, signes de qualité ou composition nutritionnelle), au détriment du prix", relève l'Anses.

Et pour cause, la part de leur budget consacrée à l’alimentation est plus grande pour les plus défavorisés. Ainsi, selon l'INSEE, l'alimentation représente en moyenne 18% des dépenses des ménages les plus modestes, contre 14% des dépenses des ménages les plus aisés, en 2017. Mais cela ne les empêche pas de disposer de moins d'argent pour s'alimenter : 203 euros en moyenne pour les foyers gagnant moins de 1 000 euros par mois contre 506 euros pour ceux gagnant 3 500 euros par mois ou plus, selon un sondage OpinionWay pour Sofinco, "Les Français et leur budget dédié à l'alimentation", paru en mars 2017.

Moins de repas à la cantine

"Face au coût de la cantine, dont la facture annuelle moyenne par enfant serait de l’ordre de 400 euros pour le premier degré, certains parents éprouvent parfois des difficultés à payer les factures, remarque le Défenseur des droits dans un rapport de 2019. Pour les familles à revenus modestes, l’inscription à la cantine exige un taux d’effort proportionnellement plus important que pour les familles aisées et coûte souvent trop cher."

Résultat : 32% des enfants dont les parents ont un faible niveau d'étude ne vont jamais à la cantine contre seulement 12% pour ceux avec un niveau d’étude bac 4 et plus, selon l'Anses, qui souligne que cette proportion varie également en fonction de la catégorie socio-professionnelle des parents.

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