Ce diplomate de Louis XV est régulièrement considéré comme le premier espion français. Souvent déguisé en femme, il a joué de son androgynie, et beaucoup à l’époque se demandent s’il est un homme ou une femme. Le ministère des Affaires étrangères lève le mystère dans un ouvrage sur les archives diplomatiques.

Une représentation d'un combat d'épées entre le chevalier d'Eon (déguisé en femme) et le chevalier de Saint-Georges
Une représentation d'un combat d'épées entre le chevalier d'Eon (déguisé en femme) et le chevalier de Saint-Georges © Getty / The LIFE Picture Collection

La parution du livre Archives diplomatiques françaises (Editions de La Martinière) met en lumière les stupéfiantes ressources historiques de ce fonds exceptionnel. Un ouvrage publié par un collectif d’auteurs du Quai d’Orsay, pour célébrer le dixième anniversaire du transfert à la Courneuve des archives jusque-là éparpillées dans plusieurs sites de la région parisienne. Parmi les documents les plus étonnants présentés dans ce livre, figure l’attestation justificative du sexe du chevalier d’Eon. Un personnage souvent habillé en femme, pour ses missions secrètes et parfois pour servir ses propres intérêts. Selon l’autopsie réalisée en 1810 par un chirurgien anglais, le chevalier d’Eon était bien un homme.

Disparus des archives diplomatiques à une date inconnue, l’attestation et les documents relatifs à la succession du chevalier d’Eon ont été retrouvés par hasard au début des années 1990 dans une librairie de Nantes par un érudit local. Celui-ci les a finalement restitués en 1999, à la demande du Quai d’Orsay.

Confident(e) de la tsarine

Diplomate, soldat, émissaire de Louis XV, espion et travesti, le chevalier d’Eon a connu une vie mouvementée et mystérieuse. Mandaté par le cabinet secret du roi, il fait basculer l’empire russe dans le camp de la France au début de la guerre de Sept Ans. Entre 1756 et 1763, ce conflit a impliqué les grandes puissances de l’époque, opposant la France, l’Autriche et leurs alliés à la Grande Bretagne et à la Prusse. Les enjeux sont importants, le conflit s’étendant jusqu’en Amérique et en Inde. 

Le succès diplomatique qu’aurait obtenu -ou contribué à obtenir- le chevalier d’Eon fait de lui un personnage incontournable de cette guerre. Surtout en raison des moyens qu’il a employés pour parvenir à ses fins. L’émissaire secret du roi de France se serait introduit à la cour d’Elisabeth de Russie sous l’apparence d’une femme et sous un nom d’emprunt, Lia de Beaumont. Ce changement de genre lui aurait permis de vivre pendant plusieurs mois dans l’entourage immédiat de la tsarine, dont il serait devenu -sous son apparence féminine- la lectrice et la confidente. Grâce à cette proximité, il aurait réussi à convaincre Elisabeth de signer le traité d’alliance avec la France. Légende ou réalité, l’épisode contribue en tout cas à auréoler de mystère le parcours du chevalier d’Eon.

Agent secret à Londres

Il est ensuite nommé capitaine de Dragons. Ce serviteur du roi reprend donc ses habits d’homme -et même l’uniforme militaire- pour participer à cette guerre de sept ans. Blessé au combat, il revient vers ses anciennes activités d’agent secret. Nommé secrétaire d’ambassade à Londres auprès du Duc de Nivernais, le chevalier d’Eon serait parvenu lors d’un dîner très arrosé à subtiliser à un négociateur anglais la liste des concessions que l’Angleterre était prête à faire, dans le cadre des discussions avec la France. Ce document aurait beaucoup facilité le travail des diplomates français. La paix entre les deux camps sera finalement signée à Paris le 10 février 1763. 

Un traité mal ficelé du point de vue de la France, qui perd une grande partie de ses colonies dans les Amériques. Louis XV charge alors le chevalier d’Eon de mettre au point l’invasion des îles britanniques, puis se ravise et lui demande la restitution des documents secrets élaborant l’opération militaire. Le chevalier demande une compensation. En conflit avec le comte de Guerchy, nouvel ambassadeur de France à la cour de Londres, le secrétaire d’ambassade est démis de sa charge et perd sa rente. C’est pour le chevalier d’Eon le début de la déchéance, mais aussi un retour à ses habits féminins.

Paris sur son sexe

Avant de changer d’apparence, le chevalier resté en Angleterre prend à témoin du sort qui lui est réservé la presse britannique, et va jusqu’à divulguer des documents secrets. Il porte son affaire en justice et obtient réparation, retrouvant sa rente et ses fonctions. Mais ses relations avec la France restent exécrables, des nervis du roi tentent de l’empoisonner. L’ancien agent secret se mue alors en agent provocateur, arborant des vêtements féminins dans tout Londres et affirmant à qui veut l’entendre avoir toujours été une femme. De quoi renforcer sa légende et le mystère qui l’entoure. 

En Angleterre, les parieurs se passionnent pour le chevalier d’Eon, misant sur son genre et alimentant les rumeurs. Toujours bravache, il va jusqu’à se battre en duel et gagner -vêtu en femme- contre le meilleur escrimeur du moment, le chevalier de Saint-Georges. Blessé lors de l’un des combats auxquels il participe pour gagner sa vie, le chevalier d’Eon atteint d’infirmité passe les dernières années de sa vie alité et malade, sa notoriété décroît. A sa mort le 21 mai 1810, une autopsie est réalisée par le chirurgien Thomas Copeland, en présence du peintre Charles Turner qui dessine le masque mortuaire mais aussi le sexe masculin du chevalier, afin de mettre un terme aux polémiques. Peine perdue, dès les jours suivants, des journaux en Angleterre et en France relancent le doute. Certains mettent en cause l’authenticité de l’attestation de genre signée par le chirurgien anglais. Une incertitude qui alimente depuis deux siècles une abondante littérature.

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