Depuis quelques jours, les décès dans les établissements pour personnes âgées sont de plus en plus nombreux et le personnel alerte sur le manque de moyens pour faire face.

Dans les Ehpads, le personnel manque de moyens pour faire face au Covid-19.
Dans les Ehpads, le personnel manque de moyens pour faire face au Covid-19. © AFP / Loïc Venance

Chaque jour, les décès de résidents de maisons de retraite, liés au coronavirus, se multiplient. Vingt et un résidents décédés dans un Ehpad de Cornimont (Vosges), sept à l'Ehpad de Sillingy (Haute-Savoie), sept dans celui de Mauguio (Hérault), quinze dans celui de Thise (Doubs), seize à Saint-Dizier (Haute-Marne), ainsi qu'à l'Ehpad Rothschild à Paris... Et la liste ne cesse de s'allonger, sans que l'on puisse pour l'instant en établir un bilan quotidien.

Dans l'Ehpad où Catherine* est auxiliaire de vie, près de Montpellier, 45 des 80 résidents présentent des symptômes du virus. Mais "comme ils ne seront pas dépistés, on ne saura jamais vraiment", dit-elle. En effet, à partir de deux cas positifs testés en Ehpad, les résidents qui présentent des symptômes ne sont plus testés, mais regroupés et confinés.

Comme nous le révélions dans cet article, le ministère de la Santé indique qu'une application est en cours de développement par Santé publique France pour permettre "un suivi quotidien de la mortalité, dès lors qu’un Ehpad ou un autre établissement médico-social a signalé au moins un cas suspecté d’être infecté par le SARS-CoV-2 survenu dans l’établissement".

Mais cela n'arrangera rien au manque de moyens déploré par les personnels des résidences. Catherine craint que les Ehpad soient "une nouvelle fois les oubliés". "C'est déjà difficile d'envoyer des résidents âgés aux urgences en temps habituel, alors en pleine crise sanitaire... Qu'est-ce qu'on fera si l'un d'eux est en grande détresse respiratoire ?", s'inquiète-t-elle. 

Pour Camille*, aide soignante dans un Ehpad de Montpellier, pas de doute, les personnes âgées ne seront pas prioritaires. Alors, "s'il faut que les personnes âgées partent, qu'elles partent avec dignité", demande l'aide soignante qui réclame des concentrateurs d'oxygène. Elle annonce un drame à huis clos : 

"Nos infirmières, qui ont passé un diplôme pour soigner les résidents, vont devoir choisir qui vit et qui meurt".

Un manque de moyens "criant"

Dans son établissement, "pas de blouse, pas de charlotte, un masque FFP1 par salarié et une boîte de cent gants pour tous, qui doivent durer une semaine". "Le manque de matériel est criant", confirme Dominique Chave, secrétaire général de l'Union fédérale Santé privée (UFSP). On lui remonte du terrain que "des salariés mettent des filtres à café en guise de masque, parce qu’ils n’ont rien d’autre" et "on demande à certains de laver masques et blouses chez eux".

Concernant les masques, le ministre de la Santé, Olivier Véran, a annoncé samedi que la France en avait commandé "plus de 250 millions" qui seront livrés progressivement, en priorité aux professionnels des Ehpad et aux soignants. S'il y a eu des livraisons, le tout serait "que ça dure quatre à huit semaines, qu'on puisse reconstituer les stocks sur la durée", nuance Florence Arnaiz-Maumé, déléguée générale du Syndicat national des établissements et résidences privés pour personnes âgées (Synerpa).

Le personnel sous-tension

"Comment trouver le temps de nettoyer correctement les poignées de porte, les interrupteurs, le sol... Alors qu'on a déjà un manque de personnel," dénonce Dominique Chave. "En cas de pandémie, nos limites sont rapidement atteintes, surtout que certains sont arrêtés, car eux-mêmes malades".

Malgré le manque de protections et le rythme intense, Camille s'imagine mal "travailler à un mètre d'écart d'un résident pour faire sa toilette, lui donner à manger etc.". L'aide soignante le sait pourtant, avec le reste du personnel, elle peut potentiellement faire entrer le virus dans l'établissement et le transmettre. 

"Il y a une collègue qui est allée voir son médecin, elle a été testée positive, un autre collègue est en confinement chez lui, malade", rapporte-t-elle. Pour tenter d'endiguer les contaminations dans la résidence,"une unité secteur protégé va être utilisée pour y confiner les résidents malades". Pour l'instant, pas de décès à déplorer, mais beaucoup d'appréhension.

Un défaut de précautions dans certains établissements

Par manque de moyens ou de vigilance, certains risques ont aussi été pris. Sylvie*, tutrice de plusieurs résidents dans un Ehpad francilien, a par exemple appris qu'à la suite de l'interdiction des visites, une tablette a permis des interactions virtuelles par Skype. Sauf que celle-ci "passait de résidents en résidents, sans être nettoyée".

Clotilde Cornière, secrétaire nationale à la fédération CFDT Santé sociaux, en charge du suivi de la région Grand Est, a quant à elle observé qu'en début de semaine, certains établissements continuaient d'accueillir de nouveaux résidents.

Elle a également dû intervenir auprès de l'Agence régionale de Santé Grand-Est, car des équipes d'Ehpad lui ont signalé que leur direction leur demandait de venir travailler "même avec de la fièvre". Son syndicat demande "un dépistage systématique et régulier" du personnel d'Ehpad.

"Impuissants" face à la propagation

Mais même en prenant toutes les précautions, rien ne semble arrêter la propagation du virus dans les maisons de retraite. "On a commencé à mettre en place les mesures barrière il y a plus d'un mois", raconte Héloïse*, infirmière dans un Ehpad de la région de Lyon. L'établissement a même commencé à être confiné "avant même que le gouvernement ne le demande : une seule entrée était ouverte, devant laquelle on se relayait pour expliquer les gestes barrières".

Pourtant, le 13 mars, un cas de Covid se déclare. Le résident qui a de la fièvre est hospitalisé le jour-même, mais il décédera une semaine plus tard. Depuis, "un grand nombre de résidents sont atteints". "On n'est pas équipés, soupire Héloïse, quand je me suis retrouvée devant ce résident qui avait de la fièvre, j'étais sans rien." "Impuissante", l'infirmière ne peut que constater :

Le jour suivant un résident, puis un autre... Il y a déjà quatre décès (...) et il n'y a rien que l'on puisse vraiment faire pour les sauver"

Avec les informations qui lui sont remontées du terrain, Dominique Chave juge que le nombre de morts ne se compte déjà plus "en dizaines, mais en centaines" dans les Ehpad. Il s'inquiète de "l'impact psychologique" que pourrait avoir cette crise sur le personnel : "On en a qui ne sont plus en capacité de venir travailler".

*Les prénoms ont été modifiés 

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