Aux États-Unis, les crimes racistes n'ont rien de nouveau, pas plus que les mouvements d'indignation qu'ils suscitent. Rassemblés sous des slogans très percutants, ils prennent une ampleur nouvelle à l'heure des réseaux sociaux, lieu de la dénonciation comme de la mobilisation.

De la rue (ici, à Minneapolis) aux réseaux sociaux, et vice versa, les slogans ont une histoire. En termes de crimes racistes, aux États-unis, elle se répète.
De la rue (ici, à Minneapolis) aux réseaux sociaux, et vice versa, les slogans ont une histoire. En termes de crimes racistes, aux États-unis, elle se répète. © AFP / Zach D Roberts / NurPhoto

Les médias sociaux ont une influence très notable sur la participation – ou pas – des individus à une action collective. Les auteurs de Political Turbulence: How Social Media Shape Collective Action, un ouvrage collectif, en sont convaincus. D'abord parce qu'ils sont les lieux du témoignage, de la dénonciation. C'est sur Instagram, Twitter ou Facebook que les vidéos accablantes sont d'abord diffusées.

C'est ce qui, entre les slogans de rue et les hashtags des réseaux sociaux (les "mots-dièse", ou thématiques associées à une publication), permet une accélération dans la mobilisation.

Ces slogans, martelés sur Facebook, Instagram ou Twitter, sont partagés en masse, à bon ou à mauvais escient, singés, dénigrés… Ils font des réseaux sociaux des espaces de débat non régulés, non hiérarchisés, qui finalement contribuent à alimenter les mouvements qui les invoquent.

Pour autant, ils ne sauraient manier la finesse, la nuance, déplore Stefania M. Maci, de l'université de Bergame, dans une étude autour du traitement de la mort d'Eric Garner, à l'origine du mouvement "I Can't Breathe" en 2014 (#icantbreathe : Ideology and Consensus: Printed News vs. Twitter). Les micro-discussions sont caricaturales : d'un côté, une communauté opprimée ; de l'autre l'oppresseur, la police, ou la justice, ou l'inverse... Le "bon droit" face aux "délinquants".

Reste que ces hashtags, emblématiques de crises majeures de la société américaine, ont une histoire. Revue de détails. 

#BlackLivesMatter, #BLM

Le contexte - Le mouvement "Black Lives Matter" (les vies des Noirs comptent) a été créé en juillet 2013 après l'acquittement du meurtrier de Trayvon Martin. L'Afro-Américain de 17 ans, non armé, avait été abattu le 26 février 2012 par George Zimmerman, un latino de 28 ans, coordinateur de la surveillance de voisinage ("neighborhood watch") de la résidence fermée de Sanford, en Floride, où… Trayvon Martin s'était temporairement installé.

D'abord interrogé, puis relâché sans être inculpé, la police ne trouvant à ce moment-là aucune preuve remettant en cause sa déposition, sous la pression de l'opinion publique notamment, Zimmerman fit l'objet de poursuites pour meurtre non prémédité en avril 2012. Après un mois de procès, le jury le déclara non coupable de toutes les charges retenues contre lui.

L'appel - Black Lives Matter a un site, qui définit le mouvement ainsi : 

Black Lives Matter, c'est le cri de ralliement pour TOUTES les vies de Noirs en lutte pour la libération.

La mobilisation - Le mouvement "Black Lives Matter" a été créé sur Twitter. Il vise d'abord à rassembler des témoignages de ce qu'est la vie d'un Afro-Américain aux États-Unis. Le préalable à la publication systématique de propos ou d'images fortes :

Ce "cri de ralliement" a évidemment été contesté, détourné. #AllLivesMatter, par exemple, s'est voulu le réceptacle de toutes les critiques à l'égard du mouvement initial. "Une façon de décrédibiliser, d'ignorer ou de nier" Black Lives Matter, estime le professeur David Theo Goldberg, de l'Université de Californie à Irvine. Plus ciblé, le hashtag #BlueLivesMatter a été créé en solidarité avec la police, vue non pas comme l'agresseur mais bien comme la victime. Le contre-mouvement a même trouvé des soutiens chez Facebook, ce qui a valu à ses zélotes un sanglant rappel à l'ordre du patron du premier réseau social mondial, Mark Zuckerberg en personne. 

Aujourd'hui, Twitter lui-même s'est engagé aux côtés de Black Lives Matter, signale Business Insider. En témoigne la "profile pic" du compte officiel :

Capture d'écran du compte officiel de Twitter le 1er juin 2020.
Capture d'écran du compte officiel de Twitter le 1er juin 2020. / DR

#HandsUpDontShoot

Le contexte - "Hands Up Dont Shoot" (mains en l'air, ne tirez pas) est à la fois un slogan et un geste utilisé après la mort de Michael Brown à Ferguson, dans le Missouri, le 9 août 2014. L'homme noir, qui venait de braquer une épicerie, marchait en compagnie d'un ami lorsqu'il a été pris à partie par un policier. Les témoignages divergent sur les circonstances  dans lesquelles l'officier Darren Wilson a ouvert le feu. Une chose est sûre : la victime avait les mains en l'air. Brown marchait-il vers Wilson ? Lui a-t-il demandé de ne pas tirer ? Une enquête du ministère de la Justice, emmenée par un procureur noir, a établi qu'aucun élément probant ne permettait de retenir cet argument à charge contre le policier.

L'appel - La sénatrice de Californie Kamala Harris, très engagée dans la réforme du système judiciaire américain, après l'acquittement de Wilson, a fait une déclaration très critiquée :

Nous devons nous battre pour que notre système judiciaire rende davantage de comptes et assure plus d'équité raciale.

La mobilisation - Dès le 13 août 2014, #HandsUpDontShoot est devenu le "cri" de ralliement sur les réseaux sociaux de la mobilisation dans la rue, d'abord à Ferguson, puis plus largement dans le pays.

Un espace d'exposition numérique des mouvements de contestation, mais aussi le lieu du débat. Et dans le cas précis de #HandsUpDontShoot, c'est sur Twitter que la réponse la plus conservatrice à la mobilisation a pu prendre place. Très structuré, le hashtag #PantsUpDontLoot, porté par un soutien indéfectible à Darren Wilson, a vocation à nourrir les stéréotypes racistes : "remonte ton pantalon", en référence à certains Afro-Américains qui le portent bas, "ne pille pas", laissant entendre que c'est leur habitude, en référence aux scènes de chaos qui ont émaillé les manifestations de Ferguson. Très en phase avec les derniers propos de Donald Trump, le hashtag est toujours vivace.

#NoJusticeNoPeace

Le contexte - 20 décembre 1986, Howard Beach, un secteur alors à majorité blanche du Queens, à New York. La mafia locale tombe sur trois hommes noirs, dont le véhicule vient de tomber en panne. Poursuivis par des malfrats criant des injures racistes, deux d'entre eux, victimes de coups, parviennent à s'enfuir, tandis que Michael Griffith, 23 ans, est, lui, mortellement percuté par un véhicule. C'est pour que les coupables rendent des comptes qu'Al Sharpton, pasteur évangélique et militant des droits civiques, organise alors des manifestations sous le slogan, apparu spontanément et repris par lui, #NoJusticeNoPeace.

Le maire de New York d'ailleurs réagit très vite : deux jours après le drame, trois jeunes lycéens, Jon Lester, Scott Kern et Jason Ladone sont arrêtés et accusés d'assassinat. Ils seront condamnés un an après pour homicide involontaire. 

L'appel - Al Sharpton, pasteur évangélique et militant des droits civiques, est de tous les combats. Celui-ci fut l'un de ses plus emblématiques :

Le monde peut accoucher de décisions injustes, mais il est de notre ressort de ne jamais nous taire face à l'oppression.

La mobilisation - Le 26 décembre 1986, ils sont 1 200 à battre le pavé dans le Queens. Désormais, chaque crime raciste, qu'il implique ou pas les forces de l'ordre, invoque le hashtag #NoJusticeNoPeace. Avec un niveau de "mobilisation" beaucoup plus large : des milliers de partages pour un simple tweet de Janet Jackson…

… et plus de 450 000 références à #NoJusticeNoPeace sur Instagram.

#ICantBreathe, #ThisStopsToday

Le contexte - Eric Garner est connu des services de police. L'homme de 44 ans a déjà été arrêté pour vente illégale de cigarettes. C'est ce que lui reprochent deux policiers en civil ce 17 juillet 2014. Garner assure ne rien avoir à se reprocher, mais des renforts arrivent et l'homme est sommé de mettre ses mains dans son dos. Ce qu'il refuse. Un des policiers, Daniel Pantaleo le place alors sur le dos, son genou dans le cou de la victime, qui dit à onze reprises ne pas pouvoir respirer ("I can't breathe") – un précédent très marquant du cas George Floyd. Garner perd connaissance, et meurt à l'hôpital. Le médecin légiste conclut à un homicide.

Le 3 décembre suivant, quelques mois après la mobilisation de Ferguson, le procureur du district de Staten Island annonce l'incompréhensible :

Après délibération sur les éléments de l'enquête qui lui a été présentée, le grand jury a trouvé qu'il n'y avait pas de cause raisonnable de voter pour une inculpation.

Pantaleo est libre (il sera limogé de la police en… août 2019), et les manifestants sont dans la rue, réclamant des changements majeurs dans la police .

L'appel (malgré lui) - Lors de l'arrestation d'Eric Garner, le policier Daniel Pantaleo avait déclaré :

Tu peux parler, donc tu peux respirer.

La mobilisation - Le mois de décembre 2014 est émaillé, dans les rues de New York et d'autres grandes villes américaines, de "die-in", l'équivalent allongé du "sit-in". Tout un symbole, pour illustrer les conditions de la mort d'Eric Garner.

Des conditions dont un élu républicain à la Chambre des représentants, Peter King, dit alors que "s'il n'avait pas été asthmatique, s'il n'avait pas été cardiaque, s'il n'avait pas été aussi obèse, alors il est presque certain qu'il ne serait pas mort du traitement qui lui a été infligé". Cette caution implicite des dérives policières s'inscrit dans la théorie dite des "fenêtres cassées" – les signes visibles de crimes, de comportements antisociaux et de désordres civils créent un environnement urbain qui encourage le crime –, que les manifestants contestent aussi via le hashtag #EndBrokenWindows.

Évidemment, la mort de George Floyd, le 25 mai 2020 à Minneapolis, dans des conditions qui rappellent le sort d'Eric Garner, a remis en avant #ICantBreathe. Un slogan largement repris dans les rassemblements et dans les médias, mais aussi sur les réseaux sociaux. Plus de 800 000 tweets et 640 000 publications à date sur Instagram.

#BunkerBoy, #BunkerBitch

Le contexte - Dans la nuit de vendredi 29 à samedi 30 mai, alors que les manifestants se massent devant la Maison-Blanche, à Washington, le président Donald Trump se retranche dans la place forte de sa résidence officielle. Il aurait ainsi passé près d'une heure dans ce bunker souterrain avec sa femme Melania et leur fils Barron, rapportent des sources non officielles.

La routine, assurent des spécialistes du protocole, dans un contexte sécuritaire "sensible". Un mouvement en tout cas prudent après la réaction du président aux manifestations qui émaillent son pays depuis la mort de George Floyd : la faute aux "antifas et aux radicaux de gauche" ; en d'autres termes, pas aux policiers qui ont tué Floyd.

"Je me dresse devant vous en tant qu'ami et allié de tout Américain qui cherche la justice et la paix. Et je m'oppose fermement à quiconque exploiterait cette tragédie pour piller, voler, attaquer et menacer. Apaisement, et pas haine, justice, et pas chaos, constituent notre mission", a déclaré Donald Trump, répétant son soutien aux forces de l'ordre : "Nul n'est plus gêné que nos policiers par la petite poignée de ceux qui ont failli à leur engagement à servir et protéger."

L'appel (malgré lui) - Donald Trump, parlant des manifestants amassés devant la Maison-Blanche : 

S'ils avaient tenté de passer (la grille), ils auraient été accueillis par les chiens les plus méchants et les armes les plus terrifiantes qu'il leur ait été donné de voir.

La mobilisation - On la doit aux manifestants demandant plus de justice, la fin des violences policières, des droits égaux entre les communautés… Face à une Maison-Blanche claquemurée, tous feux éteints, on a vu apparaître le dernier-né des hashtags dénonçant les crimes racistes ; lui-même pour le moins radical dans ses références : #BunkerBoy, en lien avec la place forte dans laquelle Hitler, retranché, mit fin à ses jours le 30 avril 1945 à Berlin.

Un succès immédiat sur les réseaux sociaux, avec des dérivés très imagés, à l'instar de #BunkerBitch. En 24 heures à peine, il s'est érigé au sommet des hashtags "tendance", rassemblant plus de 130 000 tweets, au mieux critiques, au pire injurieux.

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