En 20 ans, la France est devenue le troisième exportateur mondial de films d'animation. Les chaines de télévision, distributeurs et plateformes de vidéo à la demande s'arrachent les productions de quelques 120 studios. Pourtant pendant longtemps, l'Hexagone a eu du mal à tirer son épingle du jeu.

"Kirikou", "Minuscule", et "Moi, moche et méchant", trois films d'animation français à l'immense succès populaire.
"Kirikou", "Minuscule", et "Moi, moche et méchant", trois films d'animation français à l'immense succès populaire. © Studio O / Futurikon / Universal Pictures

"Pil", réalisé par Julien Fournet, "La vie de château" de Clémence Madeleine-Perdrillat (sortie le 8 septembre 2021), ou encore "Tous en scène 2", dirigé par Garth Jennings (au cinéma le 22 décembre 2021)... Cette année, de nombreux films d'animation destinés aux salles de cinéma ont été produits au moins en partie par des studios français. Cela n'a rien d'étonnant car la France est devenue en 20 ans le premier producteur et exportateur de dessins animés en Europe, et occupe même le troisième rang mondial derrière les États-Unis et le Japon.

L'Hexagone compte quelques 120 studios qui ont produit 353 heures de dessins animés pour la télévision en 2017, auxquels s'ajoutent cinq long-métrages destinés au cinéma. Ces dix dernières années, près d'un quart des films d'animation sortis en salles ont été réalisés en France. Pour Marc du Pontavice, le patron des studios Xilam ("Oggy et les cafards", "Les zinzins de l'espace") , basé à Paris, les Français se distinguent par une grande capacité d'adaptation : "Là où les Américains sont très américains dans leur approche de l'animation, là où les Japonais sont très japonais... les Européens et particulièrement les Français ont appris le métier dans un creuset d'influences très variées et ont créé leur propre identité graphique, qui du coup s'exporte très bien. Elle est très universelle, moins 'américano-centrée' ou 'japono-centrée' (sic) que nos concurrents."

Parfois les distributeurs recherchent notre culture européenne. Récemment nous avions placé un film dans un décor de désert américain, et on nous a dit 'situez cela dans un décor européen, nous avons déjà pas mal de choses qui se passent en Amérique'."

Mais la flexibilité des studios tricolores n'explique pas à elle seule le succès. La France a un terreau particulièrement favorable avec 25 écoles reconnues dont quatre qui se classent parmi les meilleures au monde. Celles des Gobelins, à Paris, occupe en 2021 la première place. "Cela permet d'avoir des étudiants qui arrivent sur le marché du travail avec un niveau graphique absolument exceptionnel", note Marc du Pontavice. À cela s'ajoute des raisons culturelles : la France est un pays dont l'histoire est étroitement liée à celle du dessin, des grands peintres à la bande dessinée. Enfin, le patron des studios Xilam pointe du doigt des raisons politiques : "Les pouvoirs publics ont beaucoup aidé, beaucoup soutenu la création de cette filière notamment à travers le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC). Les chaines de télévision ont également beaucoup soutenu le développement de l'animation française."

La place grandissante des plateformes de vidéo à la demande 

Un rythme de production effréné, des dizaines de projets chaque année et des distributeurs qui s'arrachent les productions françaises : le cinéma d'animation hexagonal vit un âge d'or. Un soufflet qui n'est pas près de retomber selon Marc du Pontavice : "Il y a cinq ans, l'essentiel de notre chiffre d'affaire provenait des chaines françaises et des réseaux de chaines étrangères. Depuis, les plateformes ont pris le relai. En 2020 par exemple, Xilam a réalisé plus de 50% de son chiffre d'affaire avec Netflix et Disney . Les plateformes prennent une place très importante : elles ont des moyens considérables et ont parfaitement compris et identifié le talent particulier des français."

Pourtant les films d'animation français n'ont pas toujours attiré les foules dans les salles de cinéma. Longtemps considéré comme de simples divertissements pour enfants, les dessins animés étaient boudés par les critiques et une grande partie du public. Jusqu'à la fin du XXe siècle, seul "Le Roi et l'Oiseau" de Paul Grimault sur des textes de Jacques Prévert a réussi à tirer son épingle du jeu en attirant près d'un million de spectateurs en 1980. 

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Puis, pendant quasiment deux décennies, les productions françaises n'arrivent pas à renouveler l'exploit. "Dans ces années là, il y a une espèce de malédiction autour de nos films d'animation", explique Sébastien Roffat, spécialiste de l'histoire du cinéma d'animation, "très peu réussissent à s'exporter, ce sont beaucoup de films d'auteurs, avec de petits budgets. Ils n'ont pas du tout la dimension des films américains, ce ne sont pas des grands spectacles, on n'a pas les capacités de production pour s'aligner par exemple avec les studios Disney."

La surprise Kirikou 

L'année 1998 marque un véritable tournant. Michel Ocelot signe "Kirikou et la sorcière", un long-métrage adapté d'un conte africain. "C'est un film assez confidentiel.", se souvient Sébastien Roffat, "les premiers jours, il ne fait pas beaucoup d'entrées. Mais finalement grâce au bouche à oreille, il va rester très longtemps en salle. Ce sont des salles d'arts et essai qui vont porter le film. À ce moment là, qu'un film d'animation attire plus d'un million de spectateurs, c'est la surprise générale, et ça va lancer une sorte de ruée vers l'or. Tout le monde a voulu faire de l'animation."

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Depuis, la filière de l'animation tricolore s'est structurée, professionnalisée et les budgets ont progressivement augmenté. Entre 2008 et 2018, le coût moyen d'un long-métrage d'animation français s'élevait à 12,5 millions d'euros. Les studios sont également entrés dans des logiques plus commerciales. Si les premiers succès étaient principalement des films d'auteurs ("Kirikou et la sorcière", "Les triplettes de Belleville", "Persépolis"...), les grandes réussites commerciales sont désormais des films grands publics qu'il est difficile de distinguer des productions américaines. Pour Sébastien Roffat : "Beaucoup de films d'auteurs n'ont pas bien marché. Alors les studios français se sont mis à copier Disney, DreamWorks ou Pixar. Depuis quelques années les producteurs français font plutôt des films pour enfants, quitte à édulcorer beaucoup le propos, à introduire un humour que tout le monde peut comprendre. Je regrette un peu l'absence de double lecture qu'il pouvait par exemple y avoir chez Kirikou."

Reste que la filière fait vivre beaucoup de monde : il y a cinq ans elle employait environ 5 000 personnes, 7 500 personnes travaillent aujourd'hui dans le secteur. "D'ici 2025, on devrait être à plus de 10 000 salariés", prédit Marc du Pontavice.