A Paris, la BnF retrace l'histoire des polémiques dans le domaine de la littérature enfantine, de la bande dessinée et des romans jeunesse. "Ne les laissez pas lire !" est visible jusqu'au 1er décembre 2019.

Le journal de Mickey, édité en France par les Editions mondiales / Ce que lisent les enfants, de Georges Sadoul
Le journal de Mickey, édité en France par les Editions mondiales / Ce que lisent les enfants, de Georges Sadoul © .

Musset trop immoral, George Sand trop républicaine, Hoffmann et ses contes, trop extravagants, quand il s'agit de littérature jeunesse, les débats ne manquent pas d'être virulents.

"Devant les pics de polémiques qui reviennent de temps en temps et les débats qui se cristallisent sur certaines publications pour la jeunesse, alors qu'on parle rarement de cette littérature dans les médias, j'ai voulu comprendre pourquoi il y avait des réactions si passionnées, et j’ai eu envie de remettre ça en perspective", explique Marine Planche, la commissaire de l'exposition qui s'ouvre à la Bibliothèque Nationale de France à Paris. Ne les laissez pas lire est un parcours chronologique qui montre à quel point les tentatives de brider ces publications, traversent les époques. Le point commun entre toutes est la virulence des propos et des arguments

Avant 1949, les tenants de la morale, soucieux de la bonne éducation des enfants, s'appuyaient sur la revue de l'abbé Bethléem Romans à lire et romans à proscrire. Depuis le début du XXe siècle, ses 15 000 abonnés en France, Suisse, Québec et Belgique, y puisaient les conseils de lecture et la liste des ouvrages jugés inappropriés. 

Juste avant la deuxième guerre mondiale, en 1938, le critique et historien du cinéma français George Sadoul a publié Ce que lisent vos enfants, et en tant que communiste, et par antiaméricanisme, il y écrivait que "les cerveaux de nos enfants doivent recevoir d’autres aliments que des appels au meurtre, à l’érotisme et à l’esclavage", que l'on trouvait en particulier dans les comics américains. À l'époque dans le Journal de Spirou, les auteurs sont supposés donner de saines lectures aux enfants, présenter des femmes avec peu de poitrine, un langage poli, et aucune atteinte à la religion ni discussion politique.

La loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse, considérée comme une loi de censure, est supposée mettre de l'ordre et pouvoir faire retirer de la vente les "mauvais" livres, mettant en avant la violence, le mensonge, la haine et la paresse. La loi instaure une Commission de surveillance, chargée de contrôler les publications a posteriori. 

Voici quelques exemples, étonnants parfois, de publications qui ont été fortement critiquées ou carrément empêchées de circuler. 

Tarzan et Mickey cloués au pilori

La commission de surveillance s'est mobilisée contre des ouvrages qui nous semblent bien anodins aujourd'hui, en particulier sur la bande dessinée. 

Après la Deuxième Guerre mondiale, certains ont voulu porter une attention particulière aux enfants, aux nombreux orphelins, dont on pensait qu'il fallait les détourner de la petite délinquance. Selon l'abbé Bethléem, le Journal de Mickey devait être "banni des familles". Il avait plusieurs défauts : il était fondé par Paul Winkler, d'origine étrangère, il était d'une indigence intellectuelle et morale telle qu'on devait l'éloigner des enfants, et enfin Mickey importait en France la culture américaine. Ce dernier reproche était d'ailleurs largement partagé au sein de la société française, surtout par les communistes.

Pour Tarzan (importé par Winkler également pour les Editions mondiales), on reprocha au héros torse nu de représenter un surhomme, trop proche de l'idéal aryen défendu par les nazis. Il était immoral de vanter auprès des enfants un personnage au-dessus des lois. L'aspect "proche de la nature et des animaux" des histoires de Tarzan n'a pas ému les commissaires à l'époque.

La commission, en 1952, a souhaité faire suspendre la publication des aventures de Tarzan, mais le ministre de la Justice a refusé de s'engager dans une procédure contre les Éditions mondiales. 

La condamnation de Pierre Mouchot et l'interdiction de Buck Danny

Bill le casseur et Fantax ont valu à leur auteur Pierre Mouchot, sept ans de bataille juridique, entre 1954 et 1961. La commission chargée de l'application de la loi de 1949 a jugé qu'il montrait la violence et le banditisme sous un jour favorable, et l'a fait condamner à un mois de prison ferme et une amende. Il sera amnistié en raison de ses faits de résistance lors de la Deuxième Guerre mondiale. Fantax était un super-héros à la française, qui comme son créateur, chef d’un réseau de résistance, recourrait à la violence. Pierre Mouchot rangera stylos et crayons après cette affaire. 

Onzième et douzième épisodes de la série des Aventures de Buck Danny, de Charlier et Hubinon, Ciel de Corée et Avions sans pilotes, édités par le belge Dupuis en 1954, sont interdits d'importation en France par la commission. Elle estima que les conflits armés au cœur de l'actualité ne pouvaient pas figurer dans les bibliothèques des jeunes. La guerre de Corée attendra donc 1968 pour arriver sous forme de BD en France. 

Les "zélés censeurs" sont parfois là où on ne les attend pas

En 1985, dans la filiation de l’abbé Bethléem, Marie-Claude Monchaux, contributrice du Le Libre Journal de la France courtoise, autrice et illustratrice de livres pour enfants, publie Écrits pour nuire. Elle y dénonce la violence dans les livres, qui engendre perte de repères et des valeurs essentielles d'humanité. Des municipalités ont pris prétexte de ce « guide de lecture » pour supprimer de leurs bibliothèques certains titres, suscitant la colère des bibliothécaires.

Monchaux dénonce par exemple, L’histoire de Julie qui avait une ombre de garçon, aux éditions du Sourire qui mord, paru en 1976. Julie troublait par le fait qu'on la prend pour un garçon manqué et finit par douter de son identité. Elle s'en prend aussi à un livre devenu classique, La Sixième, de Susie Morgenstern, paru chez L'école des loisirs.

La loi de 1949 a été réformée en 2011, désormais la paresse et le mensonge ne sont plus mentionnés comme coupables. Le sont, en revanche, les atteintes à la dignité humaine, les discriminations et l'incitation à la haine. Le climat de violence reste un sujet de mise en garde.

Aujourd'hui la commission écrit aux éditeurs, les invite, ainsi que les auteurs, à venir s'expliquer, et suggère en général d'insérer une mention ou un avertissement sur la 4e de couverture de l'ouvrage, pour préciser l'âge requis pour la lecture du titre. 

Ce fut le cas en 2007 pour deux romans chez Actes sud. Quand les trains passent, était l'histoire d'un viol collectif raconté à la première personne, et Kaïna Marseille, qui racontait l'arrivée à Marseille d'une jeune africaine en fuite. "Actes sud avait protesté publiquement dans une tribune, en disant que les adolescents avaient aussi droit à la littérature", explique Marine Planche. 

Dictionnaire fou du corps et Beta...Civilisations, volume 1, considérés comme devant "être mis sous clé" par la mairie de Paris
Dictionnaire fou du corps et Beta...Civilisations, volume 1, considérés comme devant "être mis sous clé" par la mairie de Paris / Thierry Magnier / Actes sud

En 2012, ce n'est pas la commission mais la direction des Affaires scolaires de la ville de Paris qui a demandé qu'on garde sous clé, dans les bibliothèques municipales et centres de loisirs le Dictionnaire fou du corps et Beta... civilisations. Cela répondait à des plaintes de parents. Devant la polémique, "la mairie a dû faire machine arrière", explique Marine Planche. Comme l'a signalé François Morel, sur France Inter, ironisant sur les "zélés censeurs", de la mairie de Paris, le Dictionnaire fou du corps avait obtenu un prix au Salon du livre jeunesse à Montreuil. Quant à Beta ...civilisations, Jens Harder y illustrait l'évolution des hominidés sur quatre millions d'années et explorait sur 30 000 ans d'histoire des civilisations. 

L'ordre moral au-dessus de la loi

En 2018, On a chopé la puberté chez Milan a mobilisé des féministes qui l'ont jugé trop sexiste. Une pétition demandait le retrait de cet ouvrage "dégradant". 148 000 signatures ont été recueillies et ont convaincu les éditions Milan, non pas de retirer le livre de la vente, mais de ne pas le réimprimer. On trouve actuellement un exemplaire du livre en vente d'occasion sur Amazon au prix de 44 euros. "Le livre a été littéralement flingué ! Le passage incriminé était sorti de son contexte. Le pire, c'est que l'ouvrage n'a même pas été lu : près de 150 000 personnes ont signé la pétition visant au boycott et les ventes n'ont pas dépassé les 4 500 exemplaires...", racontait Glenn Tavennec, dans le Figaro du 9 juin 2018. 

Couverture de "On a chopé la puberté"
Couverture de "On a chopé la puberté" / Anne Guillard / Milan

L'ouvrage était tiré des aventures des Pipelettes, personnages créés par l'illustratrice Anne Guillard pour le magazine Julie. Les jeunes filles les connaissaient donc bien, et On a chopé la puberté décryptait la puberté sur le ton des pré-adolescentes. Là non plus, la commission pour l'application de la loi de 1949 n'avait pas jugé utile de s'alarmer. À la suite de cela, Anne Guillard a cessé de dessiner les Pipelettes. "Vous avez le droit de trouver que les auteures auraient pu donner des conseils plus judicieux, ou que les extraits que vous avez vus tourner ne sont pas adaptés ; vous avez le droit de trouver ce livre idiot, ringard ou inapproprié… Mais si vous réclamez qu’on fasse disparaître un ouvrage parce que vous n’en approuvez pas le contenu, alors c’est vous qui vivez au Moyen Âge", avait-elle écrit dans une lettre ouverte sur Actualitté.

Finalement, "on peut dire qu'"aujourd'hui _la loi de 49 apparaît comme un garant de la liberté d'expression_", explique Marine Planche. "Il y a une forme d’autocensure, qui s’est mise en place à partir de 1949", c’est le principal effet de la loi, explique-t-elle. "Les éditeurs craignent toujours la vindicte des parents, qui prennent les livres pour des outils pédagogiques et non de création". Représentation du corps, violence, vocabulaire, motivent les demandes de retrait, ou les débats, là où la commission ne voit pas d'entorse à la loi.

Aller à l'exposition à la BnF, jusqu'au 1er décembre 2019

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