Les relations entre les Britanniques et l’UE n’ont pas été des plus simples y compris dans le domaine de la Défense. Que va-t-il se passer maintenant que le Royaume-Uni sort de l’Europe ? Pierre Haroche est chercheur en sécurité européenne à l’IRSEM, l'Institut de recherche stratégique de l'Ecole militaire.

Le porte-avion britannique Queen Elizabeth
Le porte-avion britannique Queen Elizabeth © AFP / Glyn KIRK

FRANCE INTER : Pouvez-vous nous rappeler ce qui s’est passé en matière de défense entre l’Union européenne et les Britanniques depuis une trentaine d’années ?

PIERRE HARROCHE : "Pendant les années 90, les Britanniques ont d’abord essayé de bloquer complètement tout développement en matière de défense dans le cadre de l'Union européenne. Pour eux, il n’était pas question de dupliquer ce qui se passait dans le cadre de l'OTAN. Dans un deuxième temps, à la suite des crises balkaniques au Kosovo et en Bosnie, sous le leadership de Tony Blair, il y a eu l'idée de faire quelque chose dans le cadre de l'Union européenne, en complément de l'OTAN.   

C’est la base du compromis franco-britannique de Saint-Malo en 1998, avec le lancement d’une politique de sécurité de défense commune (la PSDC) qui serait complémentaire des missions de l’OTAN. Ce qui n’a pas empêché de mener en parallèle une action proprement européenne. Dans les premières opérations militaires de l'Union européenne, il y a eu un soutien britannique effectif, que ce soit dans les Balkans ou au Congo à l'initiative de la France.  

Dans les années 2000 en réponse aux demandes américaines en Irak et en Afghanistan, le Royaume-Uni s’est montré en revanche moins disponible. Par la suite c’est l’euroscepticisme des gouvernements qui a poussé au désengagement militaire au sein de l’Union Européenne. On est donc dans une ambiguïté : d’un côté les Britanniques ont un rôle fondateur dans cette politique commune mais ils sont une force de veto et ils contribuent très peu aux opérations militaires de l'Union européenne." 

Que va-t-il se passer maintenant ?

"C’est l’heure des négociations qui s’ouvre. Comme on commence déjà à réfléchir à un possible accord commercial entre l'Union européenne et le Royaume-Uni, et bien il y aura un accord sécurité et défense. Dans ce cadre le Royaume-Uni pourrait se voir conférer un statut particulier associé. C’est une option qui pourrait être intéressante pour maintenir une coopération importante avec les Britanniques. Mais il n'est pas sûr que le Royaume-Uni puisse vraiment remplir les conditions de cette association.   

Pour être associé à ces programmes de l'Union européenne, il faut remplir des conditions. Par exemple, en participant au financement du Fonds européen de la défense. Ce qui n’est pas simple politiquement. Vous voyez que dans un pays où l’actuel premier ministre actuel [Boris Johnson] a passé une grande partie de la campagne de 2016 à dire qu'il fallait quitter l'Union européenne pour ne plus avoir à financer le budget de l'Union européenne, annoncer maintenant que le pays va s’associer à des programmes européens, ce n’est pas évident. L’intérêt du pays doit passer avant tout. Si l'Union européenne était prête à accorder un statut ad hoc au Royaume-Uni, rien ne dit que ça passera.  

L’autre question est la tentation de se rapprocher des États-Unis. Dans ce cas, il y aura un effet indirect qui risque de compliquer des coopérations bilatérales qui n'ont formellement rien à voir avec l'Union européenne. C'est une question assez complexe parce que ça ne mêle pas seulement les aspects militaires, mais aussi tout le reste, dont les aspects économiques dans le cadre d'un futur partenariat Union européenne - Royaume-Uni. Tout doit être pris en compte.   

Financièrement, tout le monde va perdre. C'est évident puisque le Royaume-Uni est un gros contributeur au budget de l'Union européenne et bon nombre d'États membres ne veulent pas compenser. Cette diminution interviendra dans un contexte où en matière de défense. Cette diminution interviendra dans un contexte où en matière de défense on voudrait faire plus, se donner plus d'ambition et montrer qu'on est capable de dépenser plus. Donc il y a un paradoxe-là qui est difficile à résoudre."   

NB : le budget européen pour la défense représente 40 milliards d’euros par an, la contribution britannique étant de 10 milliards tout comme la France.  

La France va-t-elle pouvoir continuer sa bonne entente bilatérale ? 

"Il n’y a pas de raison que ce soit remis en question directement. La seule chose, c'est l'inquiétude la tentation du Royaume-Uni de privilégier d'autres partenaires dont les États-Unis.    

Le Royaume-Uni et la France ont quand même beaucoup de points en commun qui peuvent les inciter à travailler ensemble. Le fait qu'ils ont une culture "interventionniste". Contrairement à beaucoup d'autres pays de l'Union européenne, ils n'ont pas peur de s'engager dans des interventions extérieures et de prendre les risques qui y sont associés. Ils ont aussi une approche globale de leur sécurité. Ils n’ont pas les yeux rivés sur le voisinage immédiat de l'Europe, ils sont également conscients des enjeux qui se jouent en Afrique, au Moyen-Orient et en Asie.  

On parle de plus en plus de la montée en puissance de la Chine, etc. Le Royaume-Uni et la France sont parmi les pays européens qui ont réellement une stratégie Asie-Pacifique et qui sont en lien avec les États-Unis sur ces questions. Donc, ils ont des points communs qui les incitent à coopérer. Mais la question qui demeure aujourd’hui est sur le long terme : cette coopération ne va-t-elle pas être plombée par les conséquences du Brexit ?"  

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