Selon la cellule investigation de Radio France, les livraisons d’écouvillons destinés aux robots chinois achetés par la France ont été temporairement suspendues. Des expertises doivent dire s'ils peuvent bien être utilisés dans le dépistage du Covid-19.

Les livraisons d’écouvillons destinés aux robots chinois achetés par la France ont été temporairement suspendues
Les livraisons d’écouvillons destinés aux robots chinois achetés par la France ont été temporairement suspendues © Maxppp / L'Est Républicain / Alexandre Marchi

C’est un nouveau couac dans le dépistage massif du Covid-19 annoncé par le gouvernement.

Selon les informations de la cellule investigation de Radio France, les livraisons des écouvillons (ces longs cotons-tiges utilisés lors des prélèvements pour le dépistage du Covid-19) destinés aux vingt robots achetés par la France à la société chinoise MGI sont suspendue jusqu’à nouvel ordre.

Les autorités françaises viennent de réaliser qu'une partie des stocks d’écouvillons destinés à ces machines chinoises ne sont pas les bons. Ils ne sont utilisables que pour des prélèvements dans la gorge (oro-pharyngés), mais pas dans le nez (naso-pharyngés), comme c’est le cas pour la plupart des tests utilisés en France dans le dépistage du Covid-19.

C’est ce qu’explique la direction générale de l’Offre de soins (DGOS), qui dépend de la direction générale de la Santé (DGS). Dans un mail envoyé le mercredi 13 mai 2020 aux différents établissements dans lesquels les robots de la société chinoise MGI ont été installés, il est précisé : "Toutes les références livrées par la société MGI dans le cadre de son marché avec la DGS, pour le compte de l’État, sont des références d’écouvillons oro-pharyngées. Par conséquent, les livraisons vers les structures d’accueil ont été temporairement suspendues."

Un stock d’un million d’écouvillons

Dans un mail envoyé aux établissements concernés, le 9 mai 2020, la société chinoise MGI fait référence au gel de cette distribution d’écouvillons : "Nous attendons le retour de la DGS afin de savoir si nous livrons ou si nous récupérons le stock. Le stock actuellement à l’entrepôt ne sera pas livré avant nouvel ordre."

Selon nos informations, un stock d’un million d’écouvillons oro-pharyngés est ainsi en attente de livraison dans les différents CHU. "Des avis d’experts, réglementaires et scientifiques ont été sollicités pour instruire d’une part les possibilités d’utilisation de ces écouvillons dans le cadre du dépistage Covid, précise la DGOS dans son mail du 13 mai 2020, et d’autre part les autres pistes permettant de diminuer cette tension. Nous nous engageons à revenir très rapidement vers vous pour vous faire part dès que possible des nouvelles avancées sur ce sujet."

Contactée, la direction générale de la Santé confirme le fait que "les livraisons d’écouvillons par la société MGI sont temporairement suspendues dans l’attente d’une confirmation de la capacité de la société à livrer, tel que commandé par l’État, des écouvillons naso-pharyngés adaptés au prélèvement RT-PCR. (…) Une partie des livraisons était constituée par des écouvillons oro-pharyngés, ce qui ne correspondait pas à la commande passée par l’État."

"Comme dans les films de la fin du monde"

La société chinoise n’a pas donné suite à notre demande d’entretien.

Mais dans un long mail, que la cellule investigation a pu consulter, adressé le 9 mai 2020 aux établissements concernés, l’entreprise MGI assure qu’elle n’est pas responsable de cette situation, rejetant la faute sur ses fournisseurs :

"Il y a de cela plusieurs semaines, nous avions prévenu tous les sites que nous recevrons un mélange de deux références […] oro-pharyngée et […] naso-pharyngée, explique la représentante de MGI en Europe dans ce mail. [Le 7 mai 2020] je découvre avec vous que ni l’une ni l’autre des références [n’] a été livrée. J’ai été moi-même à l’entrepôt pour aider à la séparation des lots et j’avoue ne même pas avoir pensé ouvrir les cartons pour voir. Rien que la séparation des lots a pris une journée entière pour nous assurer que tous les sites auraient de quoi démarrer. […] Malheureusement, nous ne pouvons pas remplacer ces écouvillons par du nasopharyngés. Ce que je peux essayer de faire est de remettre encore de [la] pression pour que le reste (450 000 écouvillons à venir) soit du naso-pharyngé. Mais je ne peux rien garantir, ni une réponse positive des fournisseurs, ni une date de livraison. Nous, MGI, pouvons mettre la pression sur notre production, sur nos produits, mais nous ne pouvons en aucun cas forcer d’autres fournisseurs à respecter leurs engagements. J’espère que vous puissiez comprendre les difficultés mondiales dues à la crise actuelle. Nous, chaque employé de MGI, nous battons tous les jours afin d’aider de notre mieux. […] Nous n’essayons pas de « profiter» de la situation, mais de participer à la lutte avec vous !"

MGI explique que les difficultés rencontrées "à chaque étape" dans la chaîne logistique ne sont pas de "[son] ressort".

La représentante de la société chinoise conclut son mail par ces mots : "Tous ces éléments ne sont pas entre nos mains, nous nous battons sans cesse pour nous assurer d’avoir l’espace, d’avoir du stock, qu’on ne nous vole pas notre marchandise... C’est un résumé, mais la réalité est comme dans les films de la fin du monde."

Des écouvillons utilisables ou pas ?

Cette affaire est d’autant plus épineuse pour les autorités sanitaires françaises que dans un arrêté publié le 12 mai 2020 au Journal officiel, cosigné par le directeur général de la Santé, Jérôme Salomon, il est clairement indiqué que "le prélèvement à privilégier est un prélèvement nasopharyngé profond des voies respiratoires hautes par écouvillonnage ou un prélèvement des voies respiratoires basses (crachats ou liquide brochoalvéolaire)".

Un arrêté qui s’inscrit dans la droite ligne des recommandations de la Société française de microbiologie (SFM) du 6 avril 2020.

Dans une "mise au point" publiée le 9 mai 2020 par le centre national de référence (CNR) de l’Institut Pasteur, on peut également lire que "les tests RT-PCR sur prélèvement naso-pharyngé sont aujourd’hui considérés comme la technique de référence pour les virus respiratoires".

Quant aux "prélèvements de gorge", ils ont "une sensibilité de détection inférieure à celle des prélèvements naso-pharygés" avec "parfois un fort risque de faux négatif".

Toutefois, le CNR-Institut Pasteur estime que "sous certaines conditions, les prélèvements oro-pharyngés hauts par voie buccale […] pourraient être réalisés […] et mériteraient de continuer à être évalués", même si "le risque d’une forte induction d’un réflexe nauséeux (prélèvement oro-pharyngé haut), et d’induction d’une fausse route (gargarismes) en particulier chez les enfants et les personnes âgées pourrait limiter l’utilité de tels prélèvements, et en limiter l’usage à des populations adaptées (tranche d’âge 15-65 ans par exemple)".

Si techniquement l’utilisation d’écouvillons oro-pharyngés par voie nasale ne parait pas impossible pour le CNR-Pasteur, elle se heurte tout de même à des difficultés pratiques qui semblent atténuer l’impact du dépistage : "L’utilisation d’écouvillons […] destinés à un usage oro-pharyngé est possible pour la réalisation des écouvillonnages naso-pharyngés, mais peut induire une perte de sensibilité liée au risque d’une douleur rapportée au moment du prélèvement du fait de la taille de l’écouvillon."

En Belgique, les autorités sanitaires estiment, elles aussi qu’"un prélèvement nasopharyngée est préférable. Si aucun matériel approprié n'est disponible, un prélèvement combiné de la gorge et du nasopharynx superficiel est également autorisé."

"Suite au signalement des équipes de logistique et aux alertes de praticiens, l’ensemble des entités concernées par ces livraisons [d’écouvillons] ont été informées et l’utilisation déconseillée en raison du risque sur la fiabilité des prélèvements, dans l’attente du recueil de l’avis des experts", explique à la cellule investigation de Radio France le ministère de la Santé qui précise avoir "sollicité l’avis de la Société française de microbiologie et de la Société de pathologie infectieuse de langue française sur l’utilisation d’écouvillons oro-pharyngés dans le cadre d’un prélèvement en vue d’une analyse RT-PCR. Les avis seront rendus prochainement".

"Manque d’anticipation et excès de précipitation"

En attendant de connaitre la décision des autorités sanitaires françaises, les CHU vont donc continuer à fonctionner avec leurs stocks actuels d’écouvillons. "Il n’y a pas de problème, pour le moment, concernant le bon fonctionnement de notre robot chinois, assure une source au sein d’un important CHU. Mais la fourniture en écouvillons est globalement très tendue."

De son côté, la société MGI explique qu’elle travaille à "un plan B" avec un autre fournisseur d’écouvillons qui "enverra bientôt un stock en Europe".

Dans un mail envoyé 12 mai 2020 à la société chinoise MGI, que la cellule investigation a pu consulter, le CHU de Lyon se veut confiant : "Il s’avère que même si ces écouvillons de type oro-pharyngés ne correspondent pas au support de prélèvement standard pour un prélèvement naso-pharyngé (écouvillons trop gros), ils devraient tout de même permettre de réaliser un diagnostic satisfaisant chez des patients en début d’évolution de la maladie vie un prélèvement a minima nasal profond. Nous vous demandons donc de débloquer les livraisons des écouvillons actuellement dans vos entrepôts et de faire tout votre possible pour continuer à nous approvisionner en écouvillons si possible naso-pharyngés (fins) ou à défaut oro-pharyngés."

"La société MGI recherche des solutions d’approvisionnement conformes aux commandes passées", nous précise le ministère de la Santé. "Il existe par ailleurs des solutions alternatives en cours de validation technique. En parallèle, l’État cherche des solutions alternatives pour approvisionner les établissements concernés. (…) L’État sera particulièrement vigilant au respect des engagements contractuels du fournisseur et à la sécurité des produits livrés. Au global, s’il peut toujours y avoir des tensions, l’État a fait des commandes massives d’écouvillons et accompagné l’entreprise française Lemoine, qui produit désormais plusieurs millions d’écouvillons par mois afin de pallier aux tensions d’approvisionnements de ce type d’écouvillons."

"Cette histoire est une preuve de plus d’un mélange de manque d’anticipation et d’excès de précipitation, commente le professeur Eric Caumes, chef du service de maladies infectieuses à la Pitié-Salpêtrière, à Paris, qui plaide, lui, pour des tests salivaires "comme les Italiens et les Espagnols".

Lire les réponses complètes du ministère de la Santé aux questions de la cellule investigation de Radio France

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