Des dizaines de start-up travaillent à la création de viande cellulaire. Un business derrière lequel on retrouve de nombreux milliardaires de la Silicon Valley. Pour préparer l’opinion, ils investissent dans des fondations qui aident des associations de défense des animaux, dont L214.

De nombreuses start-up développent des produits de viande in vitro à partir de cellules souches.
De nombreuses start-up développent des produits de viande in vitro à partir de cellules souches. © Getty / D-Keine

Depuis plus de 10 ans, L214 a réveillé les consciences sur la souffrance animale dans de nombreux abattoirs en France en révélant des scandales, que ce soit sur les poules en cage, le foie gras, les vaches gestantes ou encore les poussins broyés… Des révélations obtenues grâce à la publication de vidéos chocs, tournées clandestinement dans ces lieux très secrets. 

Filmer les abattoirs, une pratique risquée 

A l’origine de L214, il y a un couple : Sébastien Arsac et Brigitte Gothière. Tous deux se rencontrent à la fin de leur scolarité à Clermont-Ferrand. Ils partagent des idées communes notamment sur la défense des animaux et créent une première structure, Stop Gavage, qui devient ensuite L214. "On n’était pas forcément destinés à faire ce qu’on fait aujourd’hui, raconte  Sébastien Arsac, mais il faut bien imaginer qu’on parle de plus de trois millions d’animaux par jour en France envoyés à l’abattoir, de 80 % des animaux qui sont dans des élevages intensifs. On a d’abord fait la démarche personnelle de se poser la question de notre propre consommation de produits animaux mais on s’est vite rendu compte que c’était une question politique." 

Le simple véganisme ne leur suffit plus. Ils veulent faire bouger les choses. L214 démarre alors la production de vidéos clandestines en commençant par dénoncer un produit aussi emblématique de la gastronomie française que de la souffrance animale : le foie gras. 

En 2008, l’association tourne des images terribles dans trois abattoirs du Sud-Ouest de la France. On y voit des oies en cage, prêtes à être gavées. Certaines sont dans un état déplorable, d’autres déjà mortes. Petit à petit, les langues se délient. "Rentrer aujourd’hui dans un abattoir avec une caméra, c’est mission impossible, raconte encore Sébastien Arsac. Les images qu’on montre, ce n’est qu’une petite parcelle de vérité, un voile qu’on a réussi à soulever grâce à des lanceurs d’alerte qui ont eu le courage de prendre des risques pour les collecter. A chaque fois qu’on les montre, beaucoup de gens nous contactent." 

"Quatre ans après, je pleure encore !" 

L’omerta, très forte dans le milieu de l’élevage, finit par se fissurer. En 2016, Mauricio Garcia Pereira, qui travaille dans un abattoir près de Limoges, contacte L214 après avoir vu un sujet au journal TV à propos d’un scandale dans un autre abattoir. C’est le déclic : "Je suis allé voir sur internet L214, j’ai appelé et j’ai dit que je pouvais envoyer des photos d’un grand abattoir français. Je n’ai pas donné mon nom. J’ai envoyé les photos et Brigitte Gothière m’a rappelé dans la foulée. Elle m’a demandé si ces photos avaient été prises en France tellement c’était choquant  !" 

Ce qui bouleverse le manutentionnaire espagnol, c’est la pratique qui consiste à tuer des vaches gestantes, prêtes à mettre bas : "On vidait la panse des vaches, les boyaux, et il y avait toujours une poche rose qui tombait à côté. Je ne pouvais pas croire qu’il s’agissait de fœtus. Et pourtant si. J’ai commencé à poser des questions au service vétérinaire pour savoir si c’était légal, on m’a dit qu’aucune loi ne l’interdisait. J’en pleure encore quatre ans après." 

Mauricio veut dénoncer cette pratique, mais il ne sait pas comment faire. L214 va lui apporter la solution : "Ils m’ont dit que les photos ne suffisaient pas parce qu’on pouvait rétorquer que c’était un montage par exemple. Ils m’ont alors demandé si j’étais prêt à planquer des caméras dans l’abattoir. J’ai réfléchi et je leur ai dit non. Mais je leur ai dit que je pouvais filmer moi-même." 

La vidéo est vue près de 250 000 fois. Elle constitue l’un des faits d’armes les plus retentissants de L214. Après, Mauricio, de nombreux autres lanceurs d’alerte reprennent le flambeau anonymement, sans toutefois échapper pour certains à des poursuites judiciaires. Des membres de l’association ont dû répondre en justice de délits, comme la violation de la propriété privée. 

Une large communauté sur les réseaux sociaux 

Le sujet de la souffrance animale fait largement réagir sur les réseaux sociaux. Certaines vidéos – notamment celles tournées dans l’abattoir bio du Vigan (Gard) – peuvent atteindre plusieurs millions de vues. Les médias reprennent les enquêtes documentées de l’association, ce qui permet de lui donner une notoriété et une crédibilité : "Aujourd’hui on a 40 000 membres et une communauté de sympathisants très actifs sur les réseaux sociaux. Ça nous donne une force pour pouvoir démarcher les entreprises et les politiques", explique la co-fondatrice Brigitte Gothière. 

Car il existe aussi tout un travail auprès des politiques et des entreprises de l’agroalimentaire pour tenter de changer ces conditions d’élevage. L’association anime des sites internet comme Vegan pratique ou Vegoresto pour développer un mode de vie sans manger de la viande. Car sa doctrine de fond, c’est l’antispécisme, explique le politologue et spécialiste de l’histoire de l’alimentation Paul Ariès : "Il y a deux types de végans. D’un côté, les welfaristes qui veulent améliorer ce qu’ils nomment le bien-être animal. Et de l’autre, les abolitionnistes. Et c’est ce mouvement qui est majoritaire. Ils considèrent qu’il faut remettre en cause non seulement la hiérarchie entre les espèces mais la conception même des espèces. Nous n’avons que des individus animaux. Et le critère qui peut, selon eux, permettre de les sélectionner, c’est la capacité à souffrir." 

Cette théorie a été popularisée par un philosophe australien, Peter Singer, que l’on voit parfois dans les vidéos de L214. Sur France Culture en 2018, il déclarait que "si par exemple vous aviez le choix entre tuer un chimpanzé et un être humain avec un cerveau très endommagé qui ne pourrait plus jamais être conscient, je ne pense pas qu’il faudrait préférer l’être humain. Je pense que l’être humain aura moins à perdre que le chimpanzé vivant." 

La fin de l’élevage intensif au cœur d’un référendum 

Le combat de L214, c’est cependant la fin de l’élevage, intensif dans un premier temps. Il est au cœur d’un projet de référendum d’initiative partagée (RIP) lancé à l’initiative de plusieurs grands industriels français, notamment le patron de Free Xavier Niel. Ce projet est soutenu par une cinquantaine d’associations de défense des animaux, dont L214 qui a repris les éléments fondamentaux de ce RIP détaillés par le journaliste Hugo Clément, sur sa page Facebook : 

L214 et l’argent américain 

Il y a trois ans, L214 a reçu un important don d’une fondation américaine : Open Philanthropy Project. Elle a notamment été créée par l’un des fondateurs de Facebook, Dustin Moskovitz, 146e fortune mondiale selon Forbes en 2019 avec plus de neuf milliards de dollars. La fondation investit dans la santé, les universités, la recherche… mais aussi dans le bien-être animal. Depuis trois ans, elle a versé plus de 125 millions de dollars à diverses associations de défense animale et notamment L214 via un versement d’1,14 million d’euros en 2017 (495 000 euros imputés aux comptes 2018, 645 000 euros dans ceux de 2019). Dans les comptes 2019 de l’association, cela représente 8 % de son budget. 

D’après Brigitte Gothière, ce sont les Américains qui sont venus vers l’association. "On ne les connaissait pas, c’est eux qui ont remarqué notre travail, explique-t-elle. Ils sont venus vers nous en disant qu’ils finançaient des actions humanitaires, environnementales et de défense des animaux et qu’il ne fallait pas qu’on hésite à leur soumettre des projets. On les a sollicités sur une campagne publique et à destination des entreprises sur les poulets de chair. Et ils n’ont pas eu de mot à dire sur comment on voulait dépenser cet argent." 

Pour Gilles Luneau, un journaliste qui a enquêté sur cet organisme de philanthropie, ce don est sous tendu par des arrière-pensées. Cette fondation a, dit-il, un double objectif : "D’une part, elle soutient un certain nombre de start-up qui travaillent sur la nourriture végan. Et d’autre part, elle finance la recherche, le développement et la quasi-mise en industrie de viande à partir de cultures de cellules souches. A leurs yeux, la filière d’avenir c’est de changer la manière dont se nourrit le monde." 

"Ils veulent s’emparer du marché mondial de l’alimentation, tout simplement." Gilles Luneau

L’Open Philanthropy Project servirait en quelque sorte d’intermédiaire entre les associations de défense des animaux (L214, Compassion in World Farming, Eurogroup for Animals, etc.) et des organisations qui aident de leur côté des start-up de la viande cellulaire. The Good Food Institute par exemple a reçu 6,5 millions de dollars de la part de l’Open Philanthropy Project, et il fait la promotion de la viande in vitro

Ces start-up sont aujourd’hui très nombreuses à travailler sur ces produits (Beyond Meat, Just Food, Memphis Meats, Mosa Meat, Impossible Foods, Not Co...). En France, la société Gourmey planche sur un foie gras de synthèse. De nombreux milliardaires de la Silicon Valley ont investi dans ces sociétés. Bill Gates est l'un d'entre eux. Il estime qu’il s’agit d’un filon d’avenir comme il l’explique à l’entrepreneur David Rubenstein dans cette vidéo (à partir de 10 min 30 s) : 

Viande in vitro, la fin des animaux ? 

La viande artificielle nécessite au départ la présence d’un animal. Paul Ariès, expert en alimentation, explique : "On va prélever des cellules sous anesthésie et on va les mettre en culture. Pour l’instant, on utilise des cellules de fœtus de veau mais l’objectif à moyen terme c’est de remplacer ce sérum par un extrait de champignon. Pour l’instant, cette fausse viande cellulaire suppose donc un donneur de cellules, mais ensuite un seul échantillon va permettre de produire jusqu’à 20 000 tonnes de viande. La start-up Mosa Meat nous dit même que 150 vaches à l’échelle mondiale seraient suffisantes pour satisfaire la demande actuelle de viande." 

Aux yeux de ses défenseurs, une viande sans animaux règlerait le problème de la souffrance animale. Et c’est là que l’action de L214 et des associations de défense des animaux peuvent intéresser ces start-up en aidant à construire une demande de nouveaux produits : "Selon ces sociétés, les consommateurs ne sont pas encore assez motivés pour l’agriculture cellulaire, affirme la sociologue Jocelyne Porcher, car ils ne savent pas comment sont élevés les animaux. Il faut donc leur montrer des images de L214, abrutir les gens sur les réseaux sociaux, avec des images en boucle ; ça participe à construire la demande et à placer les citoyens et les consommateurs devant une alternative : ou on choisit les systèmes industriels ou bien l’agriculture cellulaire." 

  • VIDEO | Viande in vitro : ces lobbies qui préparent son succès :

De son côté, L214 rappelle que le don de l’Open Philanthropy Project n’a pas servi à faire la promotion de la viande cellulaire. Si l’association n’a pas de position tranchée sur cette question, Sébastien Arsac précise que l’idée lui semble intéressante : "Quand on défend les animaux et qu’il y a des scientifiques qui travaillent sur des alternatives qui permettent d’éviter d’envoyer des milliards d’animaux à l’abattoir chaque année, en développant en laboratoire de la viande cultivée, je comprends que des associations de défense animale puissent regarder cette alternative d’un bon œil et puissent avoir envie de pousser." 

"Pour les personnes qui ne sont pas prêtes à arrêter de manger de la viande, la viande de culture peut être une solution." Sébastien Arsac, co-fondateur de L214

Quoi qu’il en soit, dans les laboratoires le vrai-faux steak de demain se prépare. Il est encore trop cher pour être proposé à la vente dans les supermarchés. Mais Jocelyne Porcher estime que ces obstacles devraient être rapidement levés et prédit une arrivée de cette nouvelle viande d’ici quelques années : "Je pense que les premiers diffuseurs de la viande in vitro, ce sera McDonald's et tous les vendeurs de hamburgers. Au début, ça sera bien chic d’acheter de la viande in vitro, et puis après on l’aura dans les hamburgers, les plats préparés, les barquettes au supermarché. Et ça aura la même tête que ce qu’on achète maintenant issu des systèmes industriels." 

La sociologue défend pour sa part une "troisième voie" entre les élevages industriels d’aujourd’hui et la fausse viande de demain : celle d’une agriculture paysanne respectueuse des animaux. Une voie que ces milliardaires n’ont aucun intérêt à creuser, selon elle, tant les intérêts en jeu sont importants. 

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