La France a été l'un des premiers pays à vouloir utiliser les chiens pour détecter la Covid-19, un moyen économique et rapide pour le dépistage. Mais un an après en avoir émis l'idée, l'École nationale vétérinaire d'Alfort (Val-de-Marne) désespère. Elle en est toujours au stade de l'expérimentation.

Un chien renifleur lors d'un entrainement pour apprendre à détecter la Covid-19, en Italie
Un chien renifleur lors d'un entrainement pour apprendre à détecter la Covid-19, en Italie © Maxppp / IPA Agenc

On peut facilement lire le dépit sur le visage du vétérinaire Dominique Grandjean, de l'École nationale vétérinaire d'Alfort (EnvA) dans le Val-de-Marne. L'établissement a été l'un des premiers au monde à avoir eu l'idée d'utiliser le flair des chiens pour dépister la Covid-19. C'était au début du mois de mars 2020. Aujourd'hui, 43 pays réfléchissent à cette technique de dépistage, 12 l'ont déjà mise en pratique, mais pas la France. Elle en est toujours à la phase d'expérimentation, avec un premier test à grande échelle, à l'aveugle, déployé à la mi-février par l'Assistance Publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP).

De l'aisselle à la truffe

Ce test est destiné à vérifier la fiabilité de la méthode : les premières études des vétérinaires l'évaluent à 90-95%. Pour cela, l'AP-HP, sollicitée par l'EnvA en décembre 2020, a intégré le volet "chiens renifleurs" à l'étude Salicov (dédiée aux tests salivaires), débutée en août dernier.

L'établissement public parisien organise donc depuis le 12 février des dépistages dans les universités, les institutions publiques, et demande aux volontaires de faire trois dépistages : un test nasopharyngé (écouvillon dans le nez), un test salivaire et un test avec deux compresses stériles. Comme on peut le voir sur la vidéo qui suit, les compresses sont placées sous les aisselles du cobaye pendant cinq minutes, le temps qu'elles s'imprègnent de sueur. L'AP-HP enregistre ensuite le bocal rempli des deux lingettes et compare les résultats des dépisteurs canins avec ceux plus mécaniques des tests salivaires et nasopharyngés, via la PCR.

Les Émirats arabes unis en renfort

À l'EnvA, trois personnes mènent l'expérimentation depuis mars 2020. Pendant toute l'année et avec un budget réduit au minimum, elles ont mis en place le projet, formé des chiens, et réalisé les premiers essais. "Les chiens font une ligne de cônes de tests", explique l'éthologue et formatrice Capucine Gallet. "Ils reniflent à l'intérieur de chaque cône où se trouve une compresse, et là où il y a un résultat positif, ils vont nous le signifier par un marquage : assis, couché ou un grattage." Illustration sur la vidéo ci-dessous : 

Pour ce premier test de grande ampleur, ils sont aidés de trois couples de dresseurs-chiens venus tout droits des Émirats arabes unis. "On a commencé les premiers essais fin mars", raconte Dominique Grandjean, de l'EnvA, qui supervise l'étude. "Deux semaines après, les Émiriens nous ont contactés. D'emblée, ils s'y sont mis, ils ont pris notre méthodologie de travail. Ils ont été plus efficaces que nous, dans le sens où eux ils avaient plus de moyens, alors qu'on n'en avait pas. Ils en sont maintenant à plus de quarante chiens opérationnels. Ils les ont déployés dans les trois aéroports internationaux de Dubaï, Abou Dabi et Charjah."

Un euro le test avec un chien, 75 euros pour un test PCR

Un chien peut faire "200 coups de nez" par jour. Il est économique : environ 1  euro par personne et par test contre 75 € pour un test PCR. Les scientifiques français seraient-ils trop peu ouverts pour faire confiance aux chiens? C'est une hypothèse, affirme Dominique Grandjean : "On est habitué à une médecine de machines sophistiquées. Et là, on est face à un organisme vivant qui se montre capable d'être pratiquement aussi efficace que des machines qui sont chères. Il n'est pas facile de casser ce genre de paradigme".

La recherche prend du temps en France, et Dominique Grandjean désespère, après un an d'expérimentation, de ne pas voir des chiens dans les aéroports français. "Le ministère de la Santé a tous les éléments de nos travaux. Ça fait deux fois qu'on nous demande un plan de déploiement national. Donc je m'exécute."

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Accélérer les choses en France, en donnant au chien le statut de dispositif médical - Pr. Dominique Grandjean

Par Simon Cardon

Le vétérinaire aimerait même qu'on qualifie le chien de "dispositif médical", au même titre qu'une béquille ou un pansement. "Ne serait-ce que de façon temporaire, pour passer outre tous les aspects légaux qui empêchent de former beaucoup de chiens."

Des chiens dans les festivals cet été ?

"Il a fallu, quand même, en France, six mois pour valider la salive comme nouveau prélèvement pour faire du dépistage", rappelle Constance Delaugerre, virologue et cheffe de service à l’hôpital Saint-Louis de Paris. Son rôle à l'AP-HP est de comparer les dépistages des chiens avec les dépistages nasopharyngés et salivaires. "Le chien est un nouveau processus difficile à évaluer. Ce temps là est nécessaire pour ensuite connaitre les limites et les bénéfices du test. Quand vous allez dans deux laboratoires, vous voulez être dépisté de la même façon dans le A que dans le B. Donc cette reproductibilité du test est très importante."

Selon la virologue, c'est en enchainant les tests à l'aveugle, sur beaucoup de personnes, qu'on saura la fiabilité du chien, et qu'on pourra le placer de façon optimale dans la stratégie du dépistage. Tout comme Dominique Grandjean, Constance Delaugerre voit le chien utile comme pré-test. "Le chien renifleur, c'est utile pour le dépistage 'de masse', dans les aéroports ou pour rouvrir dans les universités. La personne ciblée peut aller se faire tester dans un laboratoire pour confirmer son infection."

La scientifique et l'AP-HP travaille aussi sur la possibilité d'utiliser le chien pour les lieux culturels et sportifs. 

Il y pourrait y avoir tout à fait une place pour la réouverture des festivals cet été avec des dépistages à l'entrée, par des chiens renifleurs.

Une fonction "pré-test" qui pourrait, selon Constance Delaugerre, faciliter, accélérer, la mise en place des chiens renifleurs de Covid-19.

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La virologue Constance Delaugerre imagine utiliser les chiens renifleurs dans les événements de grande ampleur comme les festivals

Par Simon Cardona

Contactée, la Haute Autorité de Santé (HAS) déclare mener "une veille attentive sur les techniques innovantes en cours d'expérimentation. En ce qui concerne les chiens renifleurs, il n'y a pour l'instant pas d'avis de la HAS en préparation, car elle est en attente de données scientifiques robustes pour se prononcer."