Des tags insurrectionnels sur l'Arc de Triomphe, et des gilets jaunes au sommet du monument : le 1er décembre 2018, ces images avaient choqué la France et fait le tour du monde. Deux ans plus tard, huit hommes et deux femmes sont jugés devant le tribunal correctionnel de Paris, et risquent jusqu'à dix ans de prison.

Sur l'Arc de Triomphe au lendemain du saccage du 1er décembre 2018
Sur l'Arc de Triomphe au lendemain du saccage du 1er décembre 2018 © AFP / Geoffroy VAN DER HASSELT

Ils seront dix, jugés sur les bancs des prévenus. Huit hommes et deux femmes. Le plus jeune a 20 ans. Le plus âgé 43. Ils habitent aux quatre coins de la France et étaient venus à Paris, pour manifester dans le cortège des gilets jaunes, le 1er décembre 2018, lors de cet "acte III", qui a dégénéré en insurrection, place de l'Étoile, tout en haut des Champs-Élysées, jusqu'au sommet de l'Arc de Triomphe. Ce jour-là, des gilets jaunes scandent "CRS, avec nous !" devant la tombe du Soldat inconnu, où brûle la flamme du souvenir. Puis, le chaos surgit. Gilets jaunes face aux policiers. Grenades contre pavés, tirs de flashball et de gaz lacrymogènes au milieu des jets de projectiles. Sous l'Arc de Triomphe, des gilets jaunes sont en train de faire des tags sur les piliers de pierre blanche. Le soir même, on pourra y lire : "Les gilets jaunes triompheront" et "Macron démission", ou encore "À force de creuser le trou, on finit par prendre des coups de pelle", et "Augmenter le RSA - sanglier". En fin de journée, de nombreux gilets jaunes envahissent ce monument de la mémoire nationale, forçant les portes fermées, grimpant jusqu'au sommet, saccageant et pillant sur leur passage.

Deux ans d'enquête judiciaire avant ce procès

Le soir du 1er décembre 2018, premier tournant dans le mouvement contestataire des gilets jaunes, les forces de l'ordre ont interpellé plus de 400 manifestants. Dix vont donc être jugés toute la semaine par le tribunal correctionnel de Paris, au terme de deux ans d'enquête par un juge d'instruction pour le saccage de l'Arc de Triomphe. Le magistrat avait mis en examen dix-sept gilets jaunes au total, pour s'être introduits violemment dans ce monument. Mais après enquête, la justice a estimé que pour six gilets jaunes mis en examen pour les mêmes faits, il n'y avait finalement pas lieu à un procès pénal ; six gilets jaunes ne risqueront finalement qu'une contravention devant un tribunal de police. Un autre mis en examen pour les mêmes faits sera lui jugé par un tribunal pour enfants, car il était mineur en décembre 2018.

Il en reste donc dix, appelés aujourd'hui à comparaître devant le tribunal judiciaire de Paris. Eux, risquent jusqu'à dix ans de prison. Tous vont comparaître pour "intrusion non autorisée dans un lieu historique ou culturel". Tous aussi pour "participation à un groupement formé en vue de la préparation de violences contre les personnes ou de destructions ou dégradations de biens". Quelques-uns seront jugés pour "vol par ruse". Et quatre pour "dégradation ou détérioration de bien classé". Certains sont donc soupçonnés d'avoir inscrit des tags sur les piliers de l'Arc de Triomphe. D'autres, d'avoir dégradé une porte à l'intérieur du bâtiment, à l'aide d'un extincteur. Une statue "La Marseillaise" a aussi été saccagée, dégâts chiffrés à 50 000 à 60 000 euros. Dans le monument, avait été pillé un distributeur de monnaie de Paris et des prévenus avaient été interpellés avec des pièces sur eux. D'autres avaient voulu s'enfuir avec de plus menus fretins : des cartes postales et des mini tours Eiffel. 

Hystérie collective et regrets de plusieurs gilets jaunes

Plusieurs prévenus ont reconnu les faits durant l'enquête. Beaucoup les ont aussi minimisés. Plusieurs ont exprimé des regrets devant le juge d'instruction. Me Noémie Saïdi-Cottier, qui défend deux des prévenus, espère "éviter un procès symbolique, que ce sera un procès normal, où on verra qui a fait quoi et où on pourra se rendre compte que dans cette affaire, malheureusement, on n'a pas réussi à interpeller les principaux instigateurs, les principaux auteurs".  Elle affirme que ses clients ont été "débordés", ce jour-là, qu'ils "n'avaient pas prévu de participer à ces scènes surréalistes, qu'ils n'expliquent pas". Comme beaucoup d'autres, ils disent avoir suivi le mouvement. "L'un d'eux parle d'hystérie collective, et il y a peut-être eu aussi un sentiment d'impunité" dit la jeune avocate. Plusieurs prévenus ont aussi déclaré durant l'enquête qu'ils s'étaient réfugiés dans l'Arc de Triomphe pour se protéger des gaz lacrymogènes lancés par les forces de l'ordre.

Sur les bancs des parties civiles, Me Jean-Philippe Morel, avocat de l'association HAPPAH, Halte au Pillage du Patrimoine Archéologique et Historique, veut au contraire que ce procès soit emblématique. "Les manifestants sont légitimes dans leurs revendications, mais tout n'est pas permis. On ne s'en prend pas au patrimoine national sans conséquence", clame-t-il. Et pour lui, "ce qui est dramatique, c'est qu'on peut se poser la question si les gilets jaunes avaient tous conscience de l'impact et de la symbolique de leur acte". Le procès doit durer cinq jours.