France Inter, France 3 et Libération ont eu accès au compte rendu de la garde à vue de Nicolas Sarkozy, le 1er juillet dernier, dans les locaux de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF) de la police judiciaire, à Nanterre.

Une première pour un ancien chef de l’Etat.

Àl’issue de cette garde à vue (dont de très brefs extraits ont déjà été publiés dans Le Canard enchaîné), Nicolas Sarkozy a été mis en examen pour "corruption active, trafic d’influence actif et recel de violation du secret professionnel".

Les juges d’instruction Patricia Simon et Claire Thépaut soupçonnent Nicolas Sarkozy et son avocat Thierry Herzog d’avoir tenté d’obtenir des informations et cherché à influencer la Cour de cassation par l’intermédiaire d’un haut magistrat, Gilbert Azibert. La chambre criminelle de la Cour de cassation devait rendre une décision cruciale dans le dossier Bettencourt concernant la validité de la saisie des agendas présidentiels de Nicolas Sarkozy. L’ancien chef de l’Etat souhaitait l’invalidation de cette saisie afin que les agendas ne soient pas utilisés par la justice dans d’autres affaires. La Cour de cassation ne lui donne finalement pas de gain de cause.

Mais des écoutes téléphoniques (initiées dans l’enquête sur les soupçons de financement libyens) témoignent des nombreux échanges entre Gilbert Azibert, Thierry Herzog et Nicolas Sarkozy, dans cette affaire.

Pour les enquêteurs, le trafic d’influence ne fait aucun doute, comme un témoigne un rapport de synthèse du 2 juillet 2014.

encadré Sarkozy 6
encadré Sarkozy 6 © Radio France /

« Les conversations enregistrées entre Thierry Herzog, Nicolas Sarkozy et Gilbert Azibert sont claires sur leurs intentions, et leurs propos ne suscitent pas d’interrogation quant à leur volonté et leurs attentes : Gilbert Azibert est sollicité pour obtenir des informations et démarcher des conseillers à la Cour de cassation. En contrepartie, Nicolas Sarkozy accepte de l’aider à obtenir un poste à Monaco. Ces faits sont constitutifs de trafic d’influence qui, rappelons-le, prévoient "l’influence réelle ou supposée". À de nombreuses reprises, Nicolas Sarkozy demande à Thierry Herzog de se renseigner auprès de Gilbert [Azibert], ou s’inquiète de ce que Gilbert a comme information. Me Herzog est l’intermédiaire entre Nicolas Sarkozy et Gilbert Azibert, qui n’ont pas de contacts directs. »

Une analyse contestée avec vigueur par l’ancien chef de l’Etat.

Au cours de cette garde à vue aux échanges parfois « musclés », Nicolas Sarkozy explique qu’il n’a fait « aucune intervention » en faveur de Gilbert Azibert, dont il met en doute la réelle influence à la Cour de cassation. « Je n’ai jamais pensé que Gilbert Azibert influençait qui que ce soit », dit-il.

Pourtant, selon les écoutes téléphoniques, Thierry Herzog (lui aussi mis en examen pour " violation du secret professionnel et recel de ce délit", "corruption active" et "trafic d’influence actif") lui rapporte régulièrement les démarches de Gilbert Azibert au sein de la Cour de cassation. « Il s’agissait d’ " éléments d’ambiance", des "bruits de couloir" » , dit Nicolas Sarkozy, assurant qu’il ne s’ « y intéressait pas réellement. » Ce n’est pas l’avis des enquêteurs et des magistrats.

Nicolas Sarkozy dit avoir rencontré Gilbert Azibert à trois reprises, notamment en marge d’un concert de Carla Bruni, à Bordeaux, en présence d’Alain Juppé.

Il juge « scandaleuses » et illégales les écoutes judiciaires à l’origine de cette affaire (« On pensait que Kadhafi allait me téléphoner ? ») et conteste l’impartialité de l’une des magistrates (Claire Thepaut) qui instruit ce dossier, en lui reprochant son appartenance au Syndicat de la magistrature.

Il dément avoir une « taupe » au cœur de l’Etat qui l’aurait informé de sa mise sur écoutes. « Prends contact avec nos amis », lâche Nicolas Sarkozy à son avocat au moment où il craint une perquisition dans le dossier libyen. « Je parlais des journalistes », assure Nicolas Sarkozy…

Ecoutez les explications de Benoît Collombat

Voici l’essentiel de ce qu’a dit Nicolas Sarkozy lors de sa garde à vue

Nicolas Sarkozy le 2 juillet 2014 quitte sa résidence
Nicolas Sarkozy le 2 juillet 2014 quitte sa résidence © REUTERS/Gonzalo Fuentes /

Ce sont les derniers mots de la garde à vue, sous haute tension, de Nicolas Sarkozy.

L’un des enquêteurs financier qui l’interrogent depuis maintenant neuf heures, lui pose alors une ultime question. Elle concerne une conversation téléphonique troublante entre Nicolas Sarkozy et son avocat Thierry Herzog, le 1er février 2014, sur sa ligne téléphonique au nom de "Paul Bismuth".

Les deux hommes ne savent alors pas qu’ils sont écoutés sur cette seconde ligne. Dans la conversation, Nicolas Sarkozy semble redouter une perquisition chez lui dans l’affaire libyenne. Il demande donc à son avocat de prendre contact avec ceux qu’il appelle mystérieusement « nos amis pour qu’ils soient attentifs » à la situation. Thierry Herzog le rassure. L’avocat lui explique qu’il va rappeler un mystérieux « correspondant » apparemment bien renseigné: « J’ai un discours avec lui qui est prêt, quand je l’appelle. Il comprend tout de suite de quoi on parle. »

«Àma connaissance, je ne suis pas dans le grand banditisme »

  • Que cachent ces techniques de langage codé fréquemment utilisées par le grand banditisme si ce n’est une recherche privilégiée dont la communication est pénalement réprimée ? demande le policier qui interroge Nicolas Sarkozy.

« À ma connaissance, je ne suis pas dans le grand banditisme, rétorque l’ancien chef de l’Etat. Et je n’ai pas l’intention d’entamer une nouvelle carrière. Quant à Thierry Herzog, avec plus de trente ans d’ancienneté au Palais [de justice], il connaît beaucoup de gens avec qui il a sa propre manière de communiquer. »

Il est 18 heures 30. L’audition de Nicolas Sarkozy s’achève. L’ancien chef de l’Etat va rester encore deux heures dans les locaux de la police judiciaire, avant d’être présenté aux juges Simon et Thépaut, au pôle financier, qui vont le mettre en examen.

Il prononce ces derniers mots.

« - Pour conclure, j’ai choisi de répondre à vos questions avec le plus d’honnêteté possible, le plus de précision possible, pour que la vérité soit approchée le mieux possible, déclare Nicolas Sarkozy aux enquêteurs. J’aurais pu avoir une autre attitude compte tenu des craintes que j’ai évoquées au début de mon interrogatoire sur la partialité de la justice et surtout sur la violation des droits de la défense que constitue à mes yeux la retranscription des écoutes entre mon avocat et moi. J’ai passé outre tout cela par respect pour l’institution que vous représentez et parce que je vous demande de me croire : je n’ai rien à cacher. Je n’ai sollicité de personne la violation du secret professionnel, je n’ai vendu mon influence, vraie ou supposée, à personne. Je n’ai trafiqué avec personne. Je n’ai jamais trahi la confiance que les Français m’ont témoignée. Avec mon avocat, j’ai essayé de me défendre. Nous sommes seuls face à un mur médiatique et un sentiment que nous ressentons de persécution judiciaire, persécution qui ne se dément pas. Pourtant, je reste confiant dans l’honnêteté de ceux qui auront à dire la vérité. Vous m’avez entendu pendant neuf heures. Je n’ai consulté aucune note. Je n’ai récité aucun bréviaire. Je n’ai préparé avec personne cette audition. Je vous donne ma parole d’honneur que je me suis comporté en honnête homme. »

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