C’est, en quelque sorte, "l’affaire dans l’affaire", qui éclaire d’un jour nouveau l’attentat de Karachi.

Quelle menace planait sur les salariés français de DCN à Karachi avant l’attentat qui a fait 15 morts, dont 11 français, le 8 mai 2002 ? Quelle connaissance du risque avait la Direction des constructions navales (DCN, rebaptisé DCNS en 2007, suite à l’entrée dans le capital de la société Thalès) ainsi que les services de l’Etat ?

Le risque d’un attentat contre le personnel de DCN a-t-il été sous-estimé, voire négligé ?

Sur ce dernier point, c’est, en tous cas, ce qu’avait conclu, en janvier 2004, le Tribunal des affaires de Sécurité sociale (TASS) de la Manche, saisi par plusieurs familles de victimes et des blessés de l’attentat de Karachi. Le TASS avait condamné la DCN pour « faute inexcusable, estimant que « la DCN a sous-estimé les risques réellement encourus par ses salariés alors même qu’elle avait les moyens de les évaluer à leur juste niveau. »Pour le tribunal, la DCN« n’a pas pris les mesures nécessaires qui s’imposaient pour préserver ses personnels du danger auquel ils étaient exposés. »

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La DCN (qui n’a pas fait appel) a été condamnée à indemniser les familles de victimes et à rembourser le Fonds de garantie des victimes d’actes de terrorisme. Faute de plainte pour « mis en danger de la vie d’autrui » déposée au pénal par les familles de victimes dans ce volet de l’affaire, les différentes responsabilités n’ont pas été, à l'époque, explorées par la justice.

Mais ces derniers jours, la donne a changé.

L’avocat des familles de victimes de l’attentat de Karachi, Me Olivier Morice, envisage de déposer une plainte pour « mise en danger de la vie d’autrui » et « homicide involontaire » contre l’ancien président Jacques Chirac, son secrétaire général de l’Elysée, Dominique de Villepin, et les anciens responsables de DCN.

Une plainte qui fait suite à l’audition, le 18 novembre dernier, de Michel Mazens devant le juge Renaud Van Ruymbeke, qui instruit le volet financier de cette affaire. Pour la première fois, dans ce témoignage d’un haut responsable de l’armement, un lien est effectué entre la rupture des commissions dans les contrats d’armements et de possibles représailles. Et cela, dès 1995.

Au cours de cette audition, Michel Mazens confirme que Jacques Chirac, qui l’a nommé à ce poste dès son élection, lui demande de couper le « robinet à commissions » dans le juteux contrat Sawari II, la vente de frégates françaises à l’Arabie Saoudite. Mais le PDG de Sofresa ajoute qu’au moment où il va voir Dominique de Castellan, le PDG de DCNI, pour s’assurer de la rupture des commissions, cette fois dans le contrat pakistanais, ce dernier aurait régi « en [lui] disant que pour lui c’était compliqué, car c’était faire courir des risques à ses personnels. » Interrogé par Libération, Michel Mazens a semblé nuancer ces déclarations.

Dès lors, de 1995 à 2002, les autorités françaises et DCN ont-t-elles été l’objet d’un chantage, conclu par l’attentat de Karachi, en raison du non-paiement de certaines commissions ?

Alors que l’enquête menée par les juges Marc Trévidic et Renaud Van Ruymbeke s’est réorientée vers la piste des commissions en marge du contrat de vente par la France de sous-marins Agosta au Pakistan et du financement suspect de la campagne présidentielle en 1995 d’Edouard Balladur (où l’on retrouve Nicolas Sarkozy aux avant-postes), quelle était, en 2002, la connaissance exacte de la DCN des risques d’un attentat ?

« Il n’y avait pas de menace particulière »soutient le responsable de la DCN en poste à Karachi, à l’époque, Gérard Clermont. Une version aujourd’hui démentie par l’ancien chef d’antenne à Karachi pour le compte du Service de coopération technique internationale de police (SCTIP), de 2001 à 2003, Mustapha Laraich, qui, à l’époque, avait alerté sur des « projets d’attentats ». Ce policier révèle également au micro de France Inter que, selon ses sources pakistanaises, les salariés de la DCN auraient été« suivis »et donc « ciblés » trois semaines avant l’attentat. Les notes internes de la DCN que nous avons pu consulter permettent de retracer le fil des alertes depuis le 11 septembre 2001 jusqu’à l’attentat de Karachi. Des notes qui font apparaître une menace bien réelle…

L’œuvre Al-Qaeda ?