Mercredi, sort le film "Downton Abbey", adaptation de la série britannique au succès mondial. En six saisons (2010-2015) elle a décrit le quotidien de la riche famille Crawley, membre de l'aristocratie de l'Empire, tout en laissant, et c'est son intérêt, une large place aux domestiques de la maison. Décryptage.

La famille Crawley et certain de ses domestiques, au coeur de l'intrigue de la série et du film Downton Abbey.
La famille Crawley et certain de ses domestiques, au coeur de l'intrigue de la série et du film Downton Abbey. © AFP / Collection Christophel, Carnival Film & Television

Mais, depuis le temps, que deviennent les Crawley, Carson et Ms. Patmore ?” Si jusqu’en 2015, vous avez regardé Downton Abbey, vous êtes en droit de vous poser la question. La réponse ? Depuis quatre ans, ils n’ont pas bougé de leur belle demeure et après six saisons à raconter l’histoire de cette riche famille aristocratique britannique et de leurs domestiques, la série en costume style soap opera revient, au cinéma cette fois, pour une sorte d’ultime épisode de deux heures. Clap de fin sur cette série aux milliers de fans à travers le monde et qui a montré une certaine vision de l’aristocratie et de la domesticité “à la british”.

La domesticité aussi visibles que la famille

Sans aucun doute, Downton Abbey est et restera l’une des rares séries à avoir montré autant le petit personnel d’une grande famille. Julian Fellowes, son créateur, porte en effet la même attention aux aristocrates (ceux de l’“upstairs”, l’étage du haut) qu’aux servants (ceux du “downstairs”, l’étage du bas) : une répartition quasi égalitaire entre ces deux mondes qui vivent ensemble au quotidien, presque 24 heures sur 24. 

Dans cette série, les serviteurs jouent un rôle essentiel et sont des personnages à plusieurs facettes. Nous connaissons tout de leur vie ; leurs amours, leurs angoisses, leurs problèmes”, explique Paul Deslandes, chercheur à l’université du Vermont (États-Unis), spécialiste du Royaume-Uni et de l’Empire britannique. Le majordome, l’intendante, les femmes de chambre, les valets, le chauffeur et les cuisinières, tous sont en effet représentés dans les six saisons et évoluent au fil de l’histoire qui se déroule en grande partie dans un magnifique château du Yorkshire. 

“Un souci particulier du détail”

Un château, Highclere Castle de son vrai nom, qui sert en grande majorité de décor à la série, pour les scènes intérieures et extérieures. C’est là l’un des intérêts de Downton Abbey, reconnaît Marjolaine Boutet, maîtresse de conférences en histoire contemporaine, spécialiste des séries historiques : “Dans Downton, il y a toujours eu un grand souci du détail, dans les décors, les costumes : tout est extrêmement travaillé”. La chercheuse salue les qualités narratives, les enjeux variés dans l'histoire, la musique, les dialogues et le jeu des comédiens et comédiennes : “Rien que pour Maggie Smith (elle interprète Lady Violet Crawley, NDLR), il faut regarder cette série”, dit-elle.

La comédienne Maggie Smith joue Lady Violet Crawley, comtesse douairière de Grantham, mère de Lord Grantham, "chef" de la maison.
La comédienne Maggie Smith joue Lady Violet Crawley, comtesse douairière de Grantham, mère de Lord Grantham, "chef" de la maison. © AFP / Carnival Film & Television / Collection ChristopheL

Une série réaliste ?Difficile de répondre à cette question”, juge Paul Deslandes. “Il y a un vrai réalisme en terme de costumes, de rituels sociaux, de types de repas. Les problèmes sociaux légèrement abordés sont globalement réels. Mais les relations sociales entre les Crawley et leurs serviteurs sont vues à travers des lunettes roses”, poursuit l’universitaire.

“Les relations sociales sont vues à travers des lunettes roses”

Les relations sociales fantasmées, c’est le principal reproche que fait Marjolaine Boutet à la série. “Évidemment, être domestique à l’époque est une situation plus enviable que d’être à l’usine. Ils sont mieux nourris, mieux traités. (...) Mais c’est une vision ultra hollywoodienne et paternaliste des relations sociales, comme si tout le monde était merveilleux et heureux d’appartenir à cette même famille. Les rapports de classes, les tensions entre patron et employés sont complètement oubliés” juge la chercheuse. 

Elle préfère sur ce point une autre série, plus ancienne, Upstairs, Downstairs : “Réalisée à la fin des années 70 et dont la BBC a fait un remake il y a quelques années, elle présente des relations sociales et une histoire britannique sous un éclairage plus complexe. Elle analyse notamment cette intimité partagée entre maître et valet que montre Downton, sans nier les rapports de force et différences d’opinion ; se termine avec une famille ruinée, obligée de quitter sa maison en pleine crise de 1929”.

Downton Abbey, dans laquelle, tout au long des saisons, certains serviteurs s’interrogent pourtant sur leur statut au sein du ménage alors que d’autres restent très fidèles à la famille. “Néanmoins, les relations entre serviteurs et maîtres qui semblent plutôt amicales, où tout le monde se rassemble pour un plus grand bien, ne l’ont pas été dans de nombreuses maisons. Les contraintes de classe sont restées très importantes à cette époque et il est probable qu’une convivialité telle que celle qui existe entre le personnel et les Crawley ait été extrêmement rare en réalité” ajoute Paul Deslandes tandis que Marjolaine Boutet souligne le conservatisme avéré du créateur de la série, Julian Fellowes, représentant du Parti conservateur à la Chambre des Lords. 

L’évolution d’un monde 

Toutefois, de 1912 à 1927, période que couvre la série, Downton Abbey montre l’évolution d’un monde, les conséquences de la première guerre mondiale (les combats et les blessures, qui touchent tous les hommes, dans la saison 2) et de la révolution industrielle

La série, comme le film, traite l'émancipation des femmes, les difficultés financières rencontrées par les membres de l’aristocratie, les changements de la mode, mais aussi l’apparition de nouvelles technologies comme les radios, les gadgets de cuisine (...) ou encore, subtilement, le fait que beaucoup de domestiques sont satisfaits de leur vie statique, dévouée aux Crawley, tandis que beaucoup d’entre eux quittaient à cette époque là leur service pour d’autres emplois” explique le spécialiste du Royaume-Uni. Par petite touches, Downton Abbey fait donc apparaître les changements de ce début de siècle mais aussi les contestations politiques ou indépendantistes de l’Irlande, par exemple. 

“Cette série est faite pour nous faire rêver”

Plus que soignée, Downton Abbey a fasciné des dizaines de milliers de téléspectateurs à travers le monde et reste l’un des succès majeurs du genre, ces dernières années. “Elle est faite pour nous faire rêver, échapper à notre quotidien. C’est très efficace, divertissant. Le problème c’est que ça nous fait même rêver d’être femme de chambre !”, analyse Marjolaine Boutet. 

Daisy et Miss Patmore, deux employées de la cuisine de Downton Abbey.
Daisy et Miss Patmore, deux employées de la cuisine de Downton Abbey. © AFP / Carnival Film & Television / Collection ChristopheL

Paul Deslandes a analysé les raisons qui font, selon lui, le succès de Downton Abbey. Il estime que le public de la série se laisse aller à une certaine forme de voyeurisme, fascination portée sur les riches familles et notables comme, encore aujourd’hui, la famille royale britannique peut être objet d’un grand intérêt : “Il y a aussi un intérêt pour une certaine ‘briticité’ représentée dans la série (les bonnes manières, la gentillesse, les relations harmonieuses)”. 

Et le film alors ? (garanti sans spoil)

Pour Paul Deslandes, l’intrigue du film, bien que “prévisible”, est une réalité. “L’inquiétude d’une visite de la famille royale existait parmi les aristocrates et elle a bien été capturée, tout comme l’introduction de droits de successions importants dans les années 20”, raconte-t-il, soulignant les scènes qui tournent autour du statut des femmes, la critique de la monarchie et la question de l’homosexualité de l’un des personnages masculin.

Marjolaine Boutet, elle, ne mâche pas ses mots. L’historienne, spécialiste des séries, n’a pas apprécié des bagarres entre domestiques (ceux des Crawley et ceux du roi et de la reine), lorsque le souverain britannique est reçu à Downton : “Derrière les histoires d'amour, on nous montre des domestiques qui se battent entre eux pour travailler tandis qu'il est dit à quel point il est difficile d'être aristocrate parce qu'on est obligés d'aller à des diners et de parler à des gens à qui on n'a pas forcément quelque chose à dire, c'est-à-dire le roi et la reine”. 

Adressé aux fans - qui auront un pincement au coeur en quittant la salle de cinéma - ce film en costume plaira aussi à ceux qui n'ont pas vu la série (à condition de regarder ce résumé de dix minutes), amateurs de beaux costumes et de drames historiques (aspergés de quelques gouttes d'eau de rose).  

Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.