Sous l'effet de la pandémie, de plus en plus de modèles vivants proposent des séances de pose en ligne dans le plus simple appareil, via des applications de visioconférence.

Les modèles vivants, qui posent habituellement nus dans des ateliers d’artistes, sont de plus en plus nombreux à proposer des séances de pose en ligne
Les modèles vivants, qui posent habituellement nus dans des ateliers d’artistes, sont de plus en plus nombreux à proposer des séances de pose en ligne © Nicolas Deblonde

La Covid-19 a un impact catastrophique sur la culture et les pratiques artistiques… et pousse à innover. Au rayon des Beaux-Arts, les dessinateurs et dessinatrices du dimanche se sont mis aux cours de dessin en ligne avec, de l'autre côté de l'écran, un modèle vivant, plus habitué à exposer sa nudité dans l'atelier d'un artiste qu'à travers une webcam. 

Contraints de s'adapter à la pandémie pour survivre économiquement, les modèles sont de plus en plus nombreux à se mettre aux séances de pose en ligne, via des applications de visioconférence.

"Utiliser une contrainte pour renouveler les imaginaires !"

Maria Clark, modèle professionnelle, propose régulièrement depuis le premier confinement des séances de pose (et non des cours puisqu'il n'y a pas de professeur) sur Zoom. Pendant deux heures, l'artiste enchaîne les poses, rapides d'abord, de 2 minutes, puis de plus en plus longues, 3, 5, 7 et 15 minutes. 

Au fil des séances, Maria s'est habituée à poser nue devant son ordinateur : "C’est intéressant d’utiliser une contrainte pour renouveler les imaginaires ! J’ai donc fait des séances thématiques avec des poses allongées où l'on voit les pieds devant ou les mains devant, ce qui fait des grosses mains et des gros pieds."

"J’ai joué sur les focus, les détails, ce qui est plus difficile en atelier parce que finalement, personne ne voit les mains d’aussi près que si je mets ma main devant la caméra."

Toute la logistique pour organiser une simple séance est chronophage. Anaïs Pomeline, comédienne et modèle, en sait quelque chose."Les problèmes techniques qui peuvent survenir sont très pénibles à gérer lorsque l’on pose", explique-t-elle. "Les mails m’ont pris un temps fou, il faut parfois répondre au téléphone pour expliquer à certains comment fonctionne Zoom, parfois calmer des querelles par conversation entre participants qui n’ont pas coupé leur micro…"

Elle poursuit : "Globalement, ça m’a permis de belles choses comme des collaborations avec des artistes new-yorkais ou londoniens, mais au prix d’un travail de mailing très conséquent. J’ai eu jusqu’à 55 participants, mais je tournais plus autour de 15/20 durant l’été. Le côté très cool est le partage sur les réseaux qui permet d’amplifier tout ça et de se connecter avec certaines personnes." Les artistes étrangers pour lesquels Anaïs, basée à Paris, a posé via Zoom lui versent un pourcentage sur la vente des œuvres réalisées dans ce cadre si particulier.

Un triptyque de Faustine Badrichani ayant pour modèle Anaïs mis aux enchères au profit de la maison des femmes 93 réalisé via Zoom
Un triptyque de Faustine Badrichani ayant pour modèle Anaïs mis aux enchères au profit de la maison des femmes 93 réalisé via Zoom /

Apprendre à manier l'image

Il y a également les problèmes techniques. Maria a dû investir dans du matériel car elle avait des soucis de lumière. Les premières séances ont eu lieu au printemps, la lumière naturelle suffisait. Une fois l'hiver venu, les séances ayant souvent lieu en fin de journée, Maria n'a plus pu se passer de spots corrects. 

"J’ai galéré", concède-t-elle dans un rire, "parce que ce n’est pas mon métier du tout. Il a fallu aussi que je comprenne que quand j’ai un fond noir ou un fond blanc, la lumière ne fonctionne pas de la même façon." Problèmes de caméra aussi : "J’ai essayé de connecter une caméra externe à mon ordinateur, je n'ai pas réussi parce qu’il fallait une pièce spéciale pour pouvoir la connecter... que j’ai achetée ! Donc, prochainement, je vais faire des séances avec une caméra Haute Définition. Au fil du temps, j’apprends à manier l’image."

Capture d'écran pendant une séance de visio-pose de Maria Clark
Capture d'écran pendant une séance de visio-pose de Maria Clark / Maria Clark

On voit mieux un modèle de pixels

Dans le milieu du modélat, la séance de pose en visio a ses détracteurs, reconnaît Maria."J’entends dire ‘on n’a qu’à travailler d’après photo, c’est pareil’, ce n’est pas du tout pareil parce que la visio, c’est une présence en direct de quelqu’un ! La photo, c’est fixe et impersonnel et la visio, il y a quand même des relations humaines et c’est pour ça que les participants reviennent régulièrement." 

Une quinzaine d'élèves en moyenne participent aux séances de Maria, ils sont tous devenus accro. "Beaucoup m’ont dit que c’était des vrais bulles d’air pour eux", raconte l'artiste. Corinne, participante régulière et dessinatrice débutante, ne regrette pas que le modèle en chair et en os soit remplacé par un modèle de pixels.

"Étudier le grain de peau, c’est intéressant, mais là, il s’agit surtout de capter le mouvement, l’allure, la silhouette." 

"Et puis, être dans un atelier dans un monde idéal", détaille Corinne, "c'est bien, mais dans un monde pas idéal, l’atelier est plein de monde, il y a plein de gens entre vous et le modèle et vous ne voyez pas comme vous voulez, vous ne pouvez pas mettre votre chevalet où vous voulez, donc le manque est largement compensé par les avantages de la visio-pose." 

Evelyne, enseignante, est moins enthousiaste : "C’est mieux que rien, car Maria pose très bien. Mais j’avais l’habitude dans mes cours de dessin en atelier de bouger un peu, pour avoir une troisième dimension un peu différente, là, je suis statique, c’est au niveau du volume que ça me manque !"

"Je gagne mieux ma vie en posant en visio !"

Philippe, participant régulier lui aussi et sculpteur, estime que les visio-poses et les poses en présentiel sont deux exercices différents mais complémentaires : "C’est vrai que la visio-pose, quand le modèle ne bouge plus, c’est de la deux-dimensions. Donc, c’est à la fois plus facile et plus dur. Quelque part, c’est plus facile parce que dans un atelier, le modèle est paumé dans tout l’espace, on doit soi-même faire un cadrage, là, il est déjà tout fait !" 

En participant à ces séances en visio, Philippe, qui habite Meudon (Hauts-de-Seine), s'épargne les trajets entre Paris, où ont lieu ses cours, et la banlieue. Un gain de temps et d'argent qui lui convient parfaitement. Finalement, participants et participantes espèrent unanimement que ces séances de visio-pose seront maintenues, même lorsque la pandémie aura disparu.

"Je gagne mieux ma vie en posant en visio à mon compte qu’en posant dans les ateliers", conclut Maria Clarke. Ses séances sont accessibles pour 5 euros les deux heures mais les participants peuvent donner plus, et cela arrive souvent : "C’est très gentil de leur part car c’est une façon de nous soutenir, ce sont des métiers précaires !".

Anaïs, elle, propose des séances de trois heures facturées 10 euros. Souvent aussi, les dessinateurs et dessinatrices postent leurs productions réalisées lors d'une séance sur les réseaux sociaux, notamment sur Instagram. C'est le cas ci-dessous de Miki, basée au Royaume-Uni et adepte des visio-séances de Maria.

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