Avec la crise, les rapports de forces entre syndicats et direction ont changé de nature. Le dialogue social est-il plus violent aujourd'hui ?

Où en est-on du rapport de force entre syndicats et direction ?
Où en est-on du rapport de force entre syndicats et direction ? © Maxppp / Aurelien Morissard

Dans les entreprises, face aux syndicats, le directeur des ressources humaines est celui qui bataille, négocie, et annonce les mauvaises nouvelles. C’est ce que venait de faire le DRH d’Air France juste avant qu'on ne le voie chemise déchirée, fuyant les manifestants. L'affaire donne lieu à un procès contre les syndicalistes incriminés par ce geste, qui s'ouvre ce mardi au TGI de Bobigny, avec les explications d'Abdelhak EL IDRISSI :

Deux perceptions irréconciliables

Il venait de dire en comité d’entreprise que près de 1 300 emplois seraient supprimés. Pour certains, la perte de ces emplois et leurs conséquences sur toutes les famille est plus violente l’image d'un homme seul aux vêtements déchirés. Pour d’autres, cet homme en panique poursuivi par un groupe est l’image même de la violence.

Pour François Dupuy, sociologue et auteur de La Faillite de la pensée managériale au Seuil, "ce sont deux perceptions irréconciliables".

Il y a face à face deux types de violences. L’une physique et l’autre sociale qui ne seront pas jugées par les mêmes tribunaux, ni dans les mêmes délais.

Une violence qui s’exprime désormais avec plus de brutalité dans les entreprises qui connaissent la crise et les fermetures de sites. "Il y a une radicalisation des réactions des salariés et des syndicats liée à la crise, explique François Dupuy, mais aussi au changement d’actionnariat. Ce ne sont pas les créateurs d’entreprises que l’on attaque."

En somme, quand le propriétaire n’est plus un créateur d’emploi qui vit et travaille aux côtés des autres salariés mais un actionnaire ou un fonds de pension anonyme et lointain, ceux qui lui servent d’intermédiaires s'exposent à la violence de salariés mécontents.

Pour le sociologue, Air France a sans doute également mal anticipé le malaise au sein de ses équipes. "Il faut mettre en place des systèmes d’alerte", explique-t-il, afin de répondre aux inquiétudes des salariés avant que la situation ne s’envenime.

L’exemple d’Air France n’est pas un cas isolé. Le 12 janvier 2016, à Amiens, des salariés de Goodyear, syndicalistes à la CGT, sont condamnés à 9 mois de prison ferme. A Rennes, un délégué CGT de PSA est condamné à 2 mois ferme à la suite d’une manifestation contre la loi travail. A Gennevilliers, un syndicaliste est interpellé lors du blocage du port dans le cadre d’une autre manifestation contre la loi travail.

Les syndicalistes seraient-ils devenus plus violents qu’auparavant ? Cette question fait bondir Jean-Pierre Mercier, délégué CGT de PSA Aulnay. "Dans les années 70, quand les mineurs descendaient à Paris avec des manches de pioche ou foutaient en l’air les commissariats, ça n’était pas violent ?" Pour lui, la violence doit être questionnée : "Ce qui est violent, c’est d’apprendre que des milliers de gens vont être mis à la porte, des familles laissées sans revenus. Ça c’est violent."

Ce représentant de la CGT fustige les grands patrons mis à la tête des grands groupes, ceux qu’ils appellent "les mercenaires qui remplissent leurs objectifs quoiqu’il en coûte". Pour lui, l’épisode de la chemise, a permis de détourner les esprits de l’enjeu réel : l’annonce du licenciement de milliers de personnes.

A Alstom, ce n’est pas seulement les emplois de la boîte qui risquent de disparaitre, c’est aussi tout le tissu social d’une ville qui partira en vrille.

Pour Jean-Pierre Mercier, d’évidence, l’année écoulée, la justice et le pouvoir politique ont voulu casser le mouvement social mais sans succès. "Quand un copain va en prison, pour les militants, c’est une piqure d’EPO."

En France, globalement un bon dialogue social

Le dialogue social sera donc rendu impossible par une situation économique tendue et un pouvoir intransigeant ? Luc Bérille, secrétaire général de l’Unsa affirme que, au contraire, la négociation est globalement bonne. "Les accords sont majoritairement signés dans les entreprises et par tous les syndicats."

Pourtant, dans l’avis qu’il a rendu en juin au Conseil économique social et environnemental (Cese) sur la culture dialogue social en France, il évoque les discriminations et les intimidations dans certaines entreprises sur les délégués syndicaux. "Cela existe et c’est à la fois difficile à prouver et à combattre."

Dans les conclusions de cet avis, il propose que le défenseur des droits s’empare de cette question des discriminations syndicales. Dans certaines entreprises, il le sait, le dialogue n’est pas au beau fixe et le PDG délégue aux cadres supérieurs "le sale boulot" auprès des syndicats. "Parfois, certains dirigeants, se déchargent de leurs responsabilités, explique Luc Berril. A Alstom par exemple, les annonces sur la fermeture n’ont même pas été faite en comité d’entreprise ! Pour qu’il y ait un dialogue et une négociation, il faut d’abord que les informations soient transmises aux délégués syndicaux."

Selon son expérience et sa propre pratique syndicale, le dialogue social est possible quand les difficultés ont été anticipées. "A Belfort, on découvre la baisse de commandes alors qu’elle était connus depuis deux ans", regrette-il.

Parfois, les erreurs stratégiques sont responsables de catastrophes économiques mais parfois c’est aussi l’entêtement et le refus de changer ces stratégies qui mènent droit dans le mur. "C’est alors que les entreprises ferment laissant les gens dans une impasse. Parfois, c’est vrai, cela rend violent mais le plus souvent, souligne Luc Berril, c’est la dépression qui s’installe."

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