C'est le 2 juin que doit, si tout va bien, sortir l'application StopCovid, promise par le gouvernement pour tracer les malades du Covid-19 et contribuer à lutter contre la propagation du virus. Retour sur un développement long et semé d'embuches, sur fond de doutes légitimes et de mauvaise communication.

L'application StopCovid sera utilisable à partir du 2 juin assure le secrétaire d'État au Numérique.
L'application StopCovid sera utilisable à partir du 2 juin assure le secrétaire d'État au Numérique. © AFP / GARO / Phanie

Cela fait des semaines qu'on en parle. C'est début avril que l'on a, pour la première fois, entendu parler de StopCovid. Une application mobile pour retracer nos contacts avec de potentiels malades du coronavirus, nous n'étions pas les premiers à y penser. Annoncée par les ministres Olivier Véran (Santé) et Cédric O (Numérique), la version française s'appellera donc StopCovid. Elle sera – évidemment – respectueuse des données personnelles, de la vie privée et la plus compatible possible, promet alors l'exécutif. Mais depuis, le gouvernement est, à son sujet, tiraillé entre le défi technologique à relever et le débat philosophico-politique du traçage numérique.

Premières évocations

Mi-mars. Un premier noyau de scientifiques se réunit autour de la possibilité de concevoir une application de traçage respectueuse des libertés et des données personnelles. Ils lancent un projet autour d'une association ("Soyez prévenus") et commencent à concevoir un prototype. Ces scientifiques, nourris d'échanges avec des experts en cryptographie, des industriels et la Commission nationale informatique et libertés (Cnil) proposent plusieurs versions d'une application.

Ils ne sont pas les seuls à plancher sur une telle application ; leur travail est inclus dans le groupe confidentiel qui réunit une quinzaine de projets très variés autour d'Aymeril Hoang, expert numérique et ancien membre du cabinet de l'ex-secrétaire d'État au numérique Mounir Mahjoubi.

1er avril. La création d'un consortium européen est annoncé. Le Pan-European Privacy-Preserving Proximity Tracing (PEPP-PT) regroupe plus d'une centaine de chercheurs de huit pays différents, dont la France, l'Allemagne, la Suisse et la Belgique. 

6 avril. Mounir Mahjoubi, député LREM, publie un rapport intitulé "Traçage des données mobiles dans la lutte contre le Covid-19, analyse des potentiels et des limites" proposant une revue des solutions techniques envisageables et des applications déjà en place à travers la planète.

8 avril. Dans un entretien au journal Le Monde, Olivier Véran et Cédric O affirment que le gouvernement réfléchit au développement d'une application pour "limiter la diffusion du virus en identifiant des chaînes de transmission" en "prévenant les personnes qui ont été en contact avec un malade testé positif". Dès le début, le secrétaire d'État au numérique rassure aussi : "Rien ne sera décidé sans un large débat."  L'application doit fonctionner en utilisant le Bluetooth, technologie jugée moins intrusive que l'exploitation des coordonnées GPS.

L'Institut national de recherche en informatique et en automatique (Inria) lance une mission Covid-19 pour contribuer au développement d'une telle application.  

9 avril. Dès le lendemain, les premières inquiétudes apparaissent et des députés de la majorité font part de leur crainte qu'un tel outil puisse entraver la protection de la vie privée. À droite, le chef de file des sénateurs LR Bruno Retailleau écrit à Emmanuel Macron pour lui demander d'apporter aux Français des "garanties d'efficacité et de liberté auxquelles ils ont droit après tant d'efforts consentis" ainsi que "la preuve scientifique" du caractère décisif d'une telle application.

Le même jour, sur France Inter, Cédric O garantit que "personne ne pourra retracer ni qui a été infecté, ni qui a infecté qui". "Ce sont des données anonymisées, qui sont effacées au bout d’un certain temps, l’application sera installée de manière volontaire", précise-t-il encore. 

Des experts nous confirment que, si le Bluetooth est une technologie qui peut permettre la mise en place d'un tel dispositif, il faudra réussir le pari de combiner la nécessité d'une adhésion massive à la question de la fracture numérique (et donc du manque d'équipements compatibles dans la population).  

10 avril. Apple et Google, qui exploitent les deux interfaces mobiles les plus installés au monde (iOS et Android), annoncent qu'ils travaillent au développement d'une technologie de tracing commune à mettre à disposition des autorités de santé publique, afin que les applications développées à l'échelle nationale permettre aux téléphones d'échanger via connexions Bluetooth. 

12 avril. Dans un sondage Ifop pour la Fondation Jean-Jaurès, les Français se disent majoritairement opposés (53 %) à une application de traçage dont l'installation serait obligatoire. Pour autant, 46 % des interrogés estiment être prêts à installer une application sur leur téléphone. 

La question du débat et du vote

13 avril. Le chef de l'État s'en mêle publiquement : dans son allocution télévisée, Emmanuel Macron s'exprime en faveur d'un débat au Parlement d'ici le 11 mai sur les techniques de traçage des données des téléphones pour lutter contre le Covid-19, l'épidémie ne devant pas "mordre" les libertés individuelles. Concernant l'application, Emmanuel Macron estime "qu'il ne faut négliger aucune piste, aucune innovation"

14 avril. En commission au Sénat, Cédric O se dit "optimiste mais pas totalement certain" de l'utilité de StopCovid. Le secrétaire d'État au Numérique indique, au lendemain de l'intervention du président de la République, que le projet d'application fait l'objet d'un "travail intense". Il indique que des discussions sont en cours avec Apple et Google mais dit vouloir "garder la maîtrise du développement"

15 avril. Le Parlement annonce qu'un débat aura lieu le 28 avril pour les députés et le 29 pour le Sénat. Le même jour, la présidente de la Commission nationale informatique et libertés (Cnil) rappelle que "si un suivi individualisé des personnes est mis en œuvre, il faudrait qu'il soit basé sur le volontariat pour une durée limitée". Elle insiste sur la nécessité d'obtenir le consentement "éclairé" des utilisateurs.

16 avril. Les députés LR réclament un vote à l'issue du débat. Le lendemain, les communistes et les socialistes font de même.

17 avril. "Nous ferons tout pour être prêts, mais nous ne pouvons pas garantir que nous le serons pour le 11 mai", explique Cédric Ô sur franceinfo. Il évoque des "implications techniques très compliquées" sur lesquelles travaillent "les meilleurs développeurs du monde". Le secrétaire d'État évoque à nouveau des discussions avec Apple et Google "pour qu'ils facilitent les choses" mais insiste sur la souveraineté de la solution.

Tensions et contestations

18 avril. Le PDG de l'INRIA publie un texte sur le site de l'organisme dans lequel il dévoile l'existence du protocole ROBERT (ROBust and privacy-presERving proximity Tracing) Il explique que les chercheurs français ont travaillé de concert avec les chercheurs allemands de l'institut Fraunhofer. Il doit constituer le socle de l'application. Dans son texte, qui fait office de dévoilement pour le public et même les chercheurs, Bruno Sportisse détaille son fonctionnement du protocole.

20 avril. À l'unanimité, les oppositions à l'Assemblée réclament un vote. C'est "parfaitement entendable" estime le Premier ministre Édouard Philippe. Il sera confirmé le lendemain. 

21 avril. Dans un document vulgarisé, des chercheurs français dont plusieurs travaillent à l'Inria proposent une "analyse de risques" du traçage numérique "à destination des non-spécialistes" titré "Le traçage anonyme, dangereux oxymore".

22 avril. L'Académie nationale de médecine émet un "avis favorable" au recours à StopCovid, en soulignant également que "l'efficacité du traçage dépendra pour une large part de l'acceptation et de l'adhésion confiante de la population".

23 avril. Dans une lettre ouverte, 300 chercheurs internationaux demandent aux États de ne pas abuser des technologies de traçage numérique et pointent du doigt les failles de sécurité que peut représenter une application comme StopCovid. Ils estiment avoir trouvé "40 points qui posent problème" dans le protocole dévoilé quelques jours plus tôt par l'Inria. Ils soulignent aussi la nécessité d'une importante adhésion de la population pour qu'une application de traçage soit vraiment utile.

Le même jour, le commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, indique avoir réclamé au PDG d'Apple Tim Cook, de faire en sorte que les applications fonctionnent correctement, malgré l'incompatibilité entre le protocole Robert et les paramètres de confidentialité mis en place par la firme.

La Belgique annonce pour sa part qu'elle laisse tomber, pour le moment, le principe d'une application de traçage numérique. 

24 avril. Sans grande surprise, le Conseil national du numérique (nommé et saisi par le secrétaire d'État Cédric O) se dit favorable au déploiement d'une telle application. Il fait plusieurs recommandations dont le changement de nom du projet ou la création d'un comité de pilotage.

26 avril. Dans un avis, la Cnil appelle à la vigilance sur le projet StopCovid, même s'il lui parait pour l'instant "conforme au Règlement général sur la protection des données (RGPD)". La Commission, saisie par Cédric O, "souligne que l’application ne peut être déployée que si son utilité est suffisamment avérée" contre l'épidémie de coronavirus "et si elle est intégrée dans une stratégie sanitaire globale"

27 avril. "Du point de vue des droits de l'homme ce système est dangereux" et son principe "nous inquiète", déclare sur franceinfo Jean-Marie Burguburu, président de la Commission nationale consultative des droits de l'Homme.

28 avril. Le débat et le vote à l'Assemblée sont annulés. "Il y avait trop de questions et pas suffisamment de réponses", indique la députée LREM Aurore Bergé (l'une des membres de la majorité à avoir exprimé ses doutes sur l'application). Elle s'exprime là à quelques instants de la présentation par le Premier ministre, au Palais Bourbon, du plan de déconfinement. "Pour l’heure, compte-tenu des incertitudes sur cette application, je serais bien en peine de vous dire si elle fonctionne et comment elle fonctionnera précisément", dit Edouard Philippe face aux députés.

Vers une sortie le 2 juin

30 avril. Deux acteurs français du projet StopCovid, Orange et Capgemini, indiquent que l'application devrait être prête pour la deuxième quinzaine de mai. Paul Hermelin, le PDG de Capgemini, maitre d'œuvre de l'architecture informatique de l'application explique qu'il faudra toutefois "quelques semaines de plus pour avoir (une application) robuste" et qu'elle pourra être déployée "dès le mois de juin"

5 mai. Le secrétaire d'État au numérique confirme : l'application "sera prête pour le 2 juin", dit-il sur BFM Business. "Le temps de développement avance relativement bien" et le calendrier est désormais établi, explique Cédric O qui évoque une phase de tests et une présentation devant les députés le 25 mai. Il exclut un partenariat avec les géants américains Apple et Google. 

Les solutions des deux géants américains ont été "refusées" : elles "posent selon nous un certain nombre de problèmes en terme de protection de la vie privée et en terme d'interconnexion avec le système de santé (…) Nous aurons une solution qui fonctionnera de manière très satisfaisante sur l'ensemble des téléphones et nous considérons que la maîtrise du système de santé, la lutte contre le coronavirus, c'est l'affaire des États (...) pas forcément celle des grandes entreprises américaines".

Une première version de l’application est présentée en grand secret à Cédric O, indique Le Figaro.  

9 mai. Le secrétaire d'État annonce qu'une partie du code source de l'application va être publiée mardi 12 mai, les "premières briques", permettant à tous les codeurs intéressés d'aller vérifier comment elle fonctionne. "Ce sera une première étape, d'autres lignes de codes seront publiés dans les semaines à venir", a précisé Cédric O à l'AFP. L'application doit entrer "en test laboratoire dès cette semaine", puis "en test terrain"

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