Après le groupe Canal, Free menace à son tour TF1 ce mardi de cesser purement et simplement de diffuser les chaînes du groupe TF1 à ses abonnés. Le CSA a appelé les différentes parties à régler le conflit. Pourquoi la première chaîne européenne est-elle en guerre contre tous ses diffuseurs ?

Le siège de TF1, à Boulogne-Billancourt
Le siège de TF1, à Boulogne-Billancourt © AFP / Michel Stoupak / NurPhoto

On avait laissé TF1, première chaîne télé de France, aux prises avec Orange, premier opérateur Internet de France. L'une demandait à être payée, la seconde refusait catégoriquement et était mise en demeure de couper la diffusion de ses chaînes. 

Jeudi soir, sans prévenir, le groupe Canal + a coupé le signal de TF1 et de toutes ses chaînes (TMC, TFX, TF1 Séries Films et LCI) sur tous ses canaux de diffusion, que ce soit le satellite, les box Internet ou les applications mobiles. 

Et ce mardi, selon les informations du Parisien, Free, dont le contrat de diffusion avec TF1 arrive à expiration fin mars, pose un ultimatum à Canal. Alors qu'un message diffusé sur la box Free annonce que l'opérateur est "contraint d'interrompre la diffusion" des chaînes, l'opérateur a envoyé une dernière offre à TF1, et lui a donné une semaine pour répondre, sans quoi la menace d'interruption sera mise à exécution.

Mardi également dans Le Figaro, le PDG d'Orange Stéphane Richard s'est dit lui aussi prêt à couper TF1. "Quelle que soit l'activité, ce n'est pas une bonne option de se fâcher avec ses distributeurs", a-t-il expliqué. De son côté, le CSA a appelé TF1 et Canal + à régler leur conflit le plus vite possible, tout en rappelant qu'il était volontaire pour se porter médiateur. 

Quelle était la situation jusqu'à présent ?

Pour bien comprendre la situation, il faut prendre en compte la métamorphose du paysage de la diffusion télévisuelle ces dernières années. TF1 est une chaîne privée et gratuite, diffusée sur le réseau hertzien et accessible à tous via une simple antenne râteau. 

Mais ces dernières années, de moins en moins de Français reçoivent la télévision par cette antenne : aux côtés des réseaux satellite, existants depuis une trentaine d'années (et dont Canal est le seul survivant aujourd'hui), de nombreux foyers reçoivent désormais la télévision via une "box" fournie par leur opérateur Internet : Orange, SFR, Bouygues et Free se partagent le marché. 

Or ces offres-là, payantes, proposent toutes, en plus de chaînes exclusives payantes, l'intégralité des chaînes de la TNT, de TF1 à franceinfo. Et pour les diffuser, elles passent des accords de diffusion avec les chaînes. Jusqu'à présent, TF1 acceptait donc que les diffuseurs retransmettent leurs signaux en échange de quelques millions d'euros.

Que demande TF1 désormais ?

En un mot : que les entreprises qui la diffusent paient. L'argument du groupe télé, c'est que les opérateurs de diffusion utilisent la diffusion des chaînes gratuites comme un argument de vente pour un service payant, et qu'il n'est pas normal que ces chaînes ne soient pas rétribuées. 

D'autant plus que le groupe, même s'il est toujours numéro un de la télé en France, a perdu une partie de sa part d'audience : 20% aujourd'hui, contre près de 50% à l'orée des années 2000. Après avoir loupé le virage de la TNT (aucune chaîne n'avait été soumise par TF1 pour le bouquet initial en 2005), le groupe TF1 cherche aujourd'hui à diversifier ses revenus. 

Pourquoi ça pose problème ?

Parce que TF1 demande beaucoup. Si les diffuseurs ne voient pas d'obstacle à négocier de nouvelles sommes, les sommes réclamées par TF1 sont colossales, selon les opérateurs. 

Au total, tous opérateurs confondus, TF1 chercherait à engranger une centaine de millions d'euros, expliquait, très remonté, le PDG de Canal Maxime Saada au JDD ce week-end. Selon une source chez Free citée par le Parisien, la somme que leur demande TF1 serait de 21 millions d'euros par an, soit un peu plus de 3€ par abonné. 

Pour lui, la demande de TF1 est d'autant plus déplacée que Canal (dans ce cas précis) n'est pas que diffuseur, c'est aussi une chaîne concurrente sur certains terrains, dont celui du football : "Nous avons affaire à un groupe qui a (...) la possibilité de par la loi de _diffuser en exclusivité des évènements sportifs majeurs comme la coupe du monde de football_, ce que Canal+ ne peut pas faire", explique Maxime Saada. 

Les opérateurs mettent par ailleurs en avant le fait qu'ils ont réussi à négocier des accords sans problème avec l'autre grand groupe télévisé privé, M6 (qui possède aussi W9 et 6ter sur la TNT gratuite), qui s'est montré moins gourmand.

Pourquoi ça coince maintenant ?

Parce que l'on arrive au moment où les accords de diffusion, signés pour une durée déterminée arrivent à expiration. TF1 avait étalé sur quelques mois ses signatures avec les diffuseurs. Ainsi, l'accord avec Orange arrivait à expiration fin janvier, celui avec Canal + fin février, et l'accord avec Free expirera fin mars. 

Avec les deux autres opérateurs, à savoir SFR et Bouygues, TF1 a réussi à trouver un accord. Cet été c'est SFR qui a réussi à négocier un contrat pour continuer à diffuser TF1 : selon Le Parisien, celui-ci est de l'ordre de 22 millions d'euros. Pour Bouygues, la somme n'a pas filtré... mais la situation est différente, les deux entreprises partageant le même actionnaire. 

Quel est le risque pour les téléspectateurs ?

Le risque, c'est une coupure du signal, comme cela a été le cas sur les chaînes Canal. Mais celle-ci va-t-elle durer ? La différence de réaction de TF1 dans les deux cas (Orange en janvier et Canal aujourd'hui) semble montrer que cet affrontement est surtout un combat de coqs, à celui qui gonflera le torse le plus fort. 

Car lorsqu'Orange a refusé de couper le signal de TF1 fin janvier, faute d'accord, le groupe audiovisuel a menacé d'une action en justice pour demander la coupure des chaînes. Et a paradoxalement porté plainte contre TF1 pour lui demander une astreinte quotidienne suite à la coupure des services de replay.

Dans le cas de Canal +, qui a anticipé et coupé de lui-même toutes les chaînes TF1, le groupe s'est dit "scandalisé" par cette décision... alors même qu'elle respecte la loi, puisqu'il n'y a plus d'accord entre les deux parties depuis le 28 février à minuit. 

Ces prises de position laissent croire que chaque groupe veut pousser l'autre à revenir à la table des négociations, là où finalement, c'est le téléspectateur qui risque de se retrouver lésé. 

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