20% de chances en moins d'obtenir une réponse d'un recruteur pour un candidat d'origine supposée maghrébine par rapport à un candidat au patronyme "franco-français". Les grandes entreprises françaises sont à nouveau épinglées. Le gouvernement ne semble pas pressé de publier les noms des sociétés concernées.

Jusqu'à 20% de chance en moins de recevoir une réponse pour un emploi si l'on s'appelle Yasmina Mehdaoui plutôt qu'Amandine Fournier
Jusqu'à 20% de chance en moins de recevoir une réponse pour un emploi si l'on s'appelle Yasmina Mehdaoui plutôt qu'Amandine Fournier © Maxppp / Philippe Turpin

C'était pourtant une promesse de campagne d'Emmanuel Macron. Promesse réitérée lors de son discours de Tourcoing de novembre 2017 sur la politique de la ville. Le président de la République s'engageait alors devant un parterre d'associations de quartiers populaires à poursuivre les "opérations de testing", à "pénaliser les discriminations à l'embauche et à rendre publics les noms des entreprises les plus délinquantes en la matière", faisant allusion à la pratique anglo-saxone du "name and shame". 

Deux ans plus tard, une grande campagne de testing a bien été lancée. Elle s'est achevée dans la plus grande discrétion. Ses résultats sont sur la table du gouvernement depuis plus de huit mois, sans qu'aucune communication ne soit pour le moment prévue. Mais l'équipe de chercheurs mandatée pour conduire cette étude publie aujourd'hui ses résultats, que France Inter vous révèle en avant-première.

Discrimination "généralisée" et "massive"

20% de chances en moins de recevoir une réponse lors d'une candidature à une offre d'emploi et 30% de chances en moins d'être recontacté après une candidature spontanée. Les résultats de cette grande campagne de testing menée entre novembre 2018 et janvier 2019, à la demande du gouvernement, sont particulièrement éloquents. Mieux vaut s'appeler Amandine Fournier que Yasmina Mehdaoui, ou Florian Dubois plutôt que Mourad Benzakri lorsqu'on cherche du travail dans une très grande entreprise.

Au total 17 600 candidatures et demandes d'informations - fictives - ont été envoyées à 103 grandes sociétés (CAC All tradable), de 6 régions françaises. A chaque fois : deux profils identiques mais dans un cas avec un patronyme maghrébin, dans l'autre un patronyme d'origine française. 

Le chercheur à l'université Paris-Est Marne-la-Vallée Yannick L'Horty a coordonné cette opération de testing :

"Il y a des différences de traitement selon les origines présumées, et dans certaines entreprises elles ont un caractère massif"

"On se rend compte qu'alors même que les grandes entreprises sont censées être mieux armées pour lutter contre les discriminations liées aux origines, elles discriminent. Certaines entreprises sont engagées dans des labels, signent des chartes, et on s'aperçoit qu'elles traitent différemment les candidats. L'intérêt et la nouveauté de cette étude, c'est qu'on peut produire ces pourcentages au niveau même de chaque entreprise".

Engagements non tenus?

Mais l'exécutif (qui a ciblé 40 entreprises sur les 103 testées) ne souhaite pas donner de noms aujourd'hui, et les chercheurs ne peuvent dévoiler les entreprises épinglées par leurs tests. Contacté par France Inter, le ministère du Logement et de la Ville, en charge de ce dossier, dit vouloir travailler d'abord avec les entreprises fautives, avant de décider de la pertinence de faire du "name and shame". 

Incompréhension de Samuel Thomas, de la Fédération des maisons des potes qui se souvient de la promesse du Président il y deux ans : "Une opération de testing a été financée par l'État et on ne nous donne pas les résultats ! Qu'est-ce qui se passe ? La notoriété des entreprises est tellement grande qu'on ne peut pas se permettre de les dénoncer ? Qu'est-ce qui fait que ce "name and shame" qui avait été promis, annoncé et martelé, n'est plus à l'ordre du jour ?" 

Tout l'intérêt de ces opérations, c'est justement la communication de la puissance publique sur ce sujet, pour redonner espoir à ceux qui sont victimes de discriminations et qui se sentent abandonnés.

Sur les 103 entreprises testées, une quinzaine discriminent plus massivement que les autres. Il s'agit de sociétés dont le chiffre d'affaire est supérieur à la médiane. Plus attractives, elle suscitent un nombre plus élevé de candidatures pour chaque poste, ce qui pourrait expliquer une exposition au risque de discrimination plus élevée. 

L'étude s'est aussi intéressée à l'impact du lieu de résidence (quartier prioritaire politique de la ville) sur la réception des candidatures dans les grandes entreprises. Impact moins significatif que le critère de l'origine présumée nord-africaine. 

La ministre du travail Myriam El Khomri avait mené la première campagne gouvernementale de testings. Elle avait publiquement dénoncé Courtepaille et AccorHotels pour leurs pratiques discriminatoires.

► POUR EN SAVOIR PLUS : lire l'étude "Discrimination dans le recrutement des grandes entreprises : une approche multicanal"

Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.