Les documents des Dubaï Papers, analysés pendant plusieurs mois par la cellule investigation de Radio France, et L’Obs, révèlent comment un système de cartes anonymes ou avec des prête-noms permet à des Français, clients du groupe Helin, de récupérer l'argent des paradis fiscaux dans les distributeurs automatiques.

Parmi les différentes cartes distribuées aux clients d'Helin, on retrouve ces cartes anonymes YesMoney.
Parmi les différentes cartes distribuées aux clients d'Helin, on retrouve ces cartes anonymes YesMoney. © Radio France / Nicolas Dewit

L’histoire du système de cartes mis en place par Helin débute en 2008. Très exactement le 20 février. Henri de Croÿ, prince belge et fondateur d'Helin envoie cette question par mail à ses collaborateurs : “Est-ce que vous avez des candidats pour les cartes de débit ?”. L’une de ses collaboratrices répond : “Tous ceux à qui j’en ai parlé trouvent ça intéressant mais aucun ne m’a confirmé d’aller de l’avant”. Un autre lui répond : “Oui, potentiellement une dizaine au moins”. 

“Si un client a une carte de débit, il faut éviter de faire des transports de cash” 

Pour Helin, spécialisée dans la gestion de fonds d'environ 150 clients, les cartes sont une alternative au système de transport et de distribution d'argent liquide.  

En 2008, le système qu’Helin met en place est assez simple. Les cartes sont émises par une banque à Chypre, la FBME, filiale de la FBME Bank Ltd basée en Tanzanie, une banque aujourd’hui fermée après un scandale de blanchiment d’argent qui a éclaté en 2014. Une société-écran du groupe Helin, nommée Alias Trust Management, a ouvert un compte auprès de la FBME et peut ainsi “demander l’émission de carte de débit ou de crédit, pour le compte des clients du groupe” écrit Henri de Croÿ dans un mail à son frère et associé Emmanuel. Pour profiter de l'argent, chaque client doit préalablement transférer les fonds depuis sa propre société offshore vers le compte d'Alias Trust Management, qui se charge ensuite de créditer les cartes. 

Henri de Croÿ
Henri de Croÿ

Une carte anonyme et très discrète 

L’offre commerciale d'Helin est résumée ainsi dans un mémo interne : “Le client a le choix entre deux cartes de débit, Global Card et Key Card. La première, en plus des retraits aux distributeurs, permet les dépenses dans les commerces. La carte est totalement anonyme, ce qui permet la plus grande discrétion.”  

Dès avril 2008, un chef d’entreprise français, déjà client du groupe, renvoie le formulaire pour obtenir sa carte. Mais certains clients ont de gros besoins en argent liquide. L'un d'entre eux demande ainsi 10 cartes. Ce qui pose un problème à la banque. “Ci-joint la réponse de la FBME, pour la demande de 10 cartes pour B. Il estime que 10 cartes c’est trop et propose d’augmenter la limite de retrait” écrit un salarié à Henri de Croÿ. Selon des documents comptables d’Alias Trust Management, c’est près d’un million d’euros qui sont chargés et retirés depuis une quinzaine de cartes durant les neuf premiers mois de l’année 2011. Trois ans plus tard, 58 cartes ont été commandées pour 43 clients différents. Parmi les détenteurs, une trentaine de Français, dont des patrons d’entreprises, de riches familles et un avocat fiscaliste. 

Un exemple de carte anonyme. Elles ne sont adossées à aucun compte bancaire, et seraient difficilement traçables.
Un exemple de carte anonyme. Elles ne sont adossées à aucun compte bancaire, et seraient difficilement traçables.

Une banque devenue infréquentable 

Ce système de cartes anonymes va connaitre un coup d'arrêt au printemps 2014, lorsque la banque FBME est accusée par le Trésor américain de blanchiment et se retrouve dans l’œil du cyclone. Les clients de la banque, dont Helin préfèr prendre leurs distances avec un établissement devenu infréquentable. Dans un mémo du 2 septembre 2014 destiné à ses collaborateurs, Henri de Croÿ explique : “D’une façon générale encore, nous allons régler rapidement le problème lié à FBME. Dans un second temps, nous devrons décider pour chacun des clients quelle est la meilleure solution. Je demande donc une liste complète de toutes les cartes, avec le nom du détenteur effectif, pour qu’on puisse décider ce qui nécessite une réorganisation.” 

Trop risquées, les cartes anonymes de la FBME sont définitivement abandonnées au profit de cartes prépayées. La combine consiste à demander plusieurs cartes au nom des membres du groupe et d’utiliser pour cela des prête-noms. Ceux déjà utilisés par Helin pour être les dirigeants de paille des structures offshore ne suffisant pas, il faut en trouver de nouveaux. En avril 2014, Henri de Croÿ fait commander des cartes aux noms de proches d'un collaborateur d'Helin, marié à une ressortissante chinoise. “Cher Bernard, vous pouvez émettre des cartes pour Guy P., sa femme, le frère de sa femme, la fille de sa femme, plus apparemment quatre autres personnes”, écrit-il dans un mail. Les prête-noms seront rémunérés : “On s’est mis d’accord sur 600 euros par an pour le service”.  

Le passeport d'un prête-nom.
Le passeport d'un prête-nom.

“Les cartes sont notre tendon d’Achille” 

Ce changement de système de cartes s'accompagne d'un relèvement du niveau de sécurité dans les échanges internes. Dès janvier 2013, Helin bascule d'une messagerie traditionnelle à un système de communication sécurisé via le réseau Tor. Les documents sont désormais transmis aux clients via des messageries accessibles uniquement avec une clé USB IronKey et un système de double-authentification. Pour les cartes aussi, Helin essaie de sécuriser le fonctionnement. Les clients ne connaissent pas l'identité de la prsonne qui leur remet. Dans un fax à un distributeur de cash en avril 2015, Henri de Croÿ explique : “Les clients doivent appeler le numéro anglais et on les recontactera.  Le distributeur (dont le nom ne peut pas être connu du client) prendra contact avec les clients quand il est prêt et leur donnera un lieu de rendez-vous” explique-t-il.

Mais une fois la carte remise au client, Helin ne maitrise plus rien. “Les cartes sont notre tendon (sic) d’Achille, très dangereuses car comme je l’ai déjà expliqué maintes fois, il suffit qu’il y ait un client qui ait des problèmes pour que cela affecte tous les autres”, s'inquiète Henri de Croÿ dans un mémo de 2014. “Il faut donc limiter l’émission de ces cartes à très peu d’utilisateurs et leur répéter sans arrêt que ce n’est que pour des sorties cash”. Enfin, il demande aussi à ses employés de “ne jamais faire un lien direct entre le compte débité du client et le crédit du compte des cartes.” 

Le choc des “Panama Papers”

Le 8 avril 2016, cinq jours après la parution des Panama Papers, dévoilant un vaste scandale d'évasion fiscale internationale, Henri de Croÿ envoir un fax à ses collaborateurs qui débute par un avertissement en gros caractères et en gras : ”Ultra confidentiel”. Il y est décrit avec précision une nouvelle organisation pour les cartes, dont l’objectif est de limiter les risques. Le nouveau système comprend quatre catégories de cartes prépayées. La première concerne les membres du groupe Helin qui disposent de ces cartes “pour des raisons personnelles”, explique de Croÿ. La seconde, s’adresse à “ceux qui n’habitent pas en France, en Belgique ou en Italie”, précise-t-il. La troisième concerne les cartes servant à la distribution de cash en main propre par des employés de Helin (en Belgique, en France, en Suisse et au Luxembourg). Enfin la dernière catégorie de cartes, est destinée aux "clients qui ont absolument besoin de cartes portées", en général les clients les plus riches. Un prête-nom sera alors utilisé pour l'émission la carte. 

Au printemps 2016, le retentissement des Panama Papers accélère la mise en place de nouvelles normes internationales de transparence fiscales, initiée en 2009 par l’OCDE après la crise financière de 2008. Plus d’une centaine de pays et territoires, dont les Émirats arabes unis, se sont engagés à respecter la norme relative à l’échange de renseignements sur les détenteurs de comptes bancaires. Helin craint de voir les Emirats, qui abritent les comptes bancaires offshore ouverts par Helin, communiquer l'identité des clients.

Helin fait alors travailler des avocats pour savoir quel schéma permettraient d'assurer la confidentialité des clients. La solution trouvée est complexe.  Les sociétés offshore des clients ouvrent un compte dans un minuscule établissement : la Blue Ocean International Bank, à Porto Rico. Ce territoire non incorporé des États-Unis a une “situation particulière” qui lui permet d'“échapper à l’échange automatique d’informations fiscales, modèle OCDE”, explique un mémo d’un collaborateur à Henri de Croÿ datant de 2016. C'est à partir de cette banque de Porto Rico que l'argent est ensuite investi dans un fonds commun de placements à l'Ile Maurice.   

De nouvelles cartes encore plus discrètes 

Les cartes continuent de changer au gré des périodes. Dans un long mémo à ses collaborateurs en novembre 2016, Henri de Croÿ détaille le nouveau fonctionnement. On y apprend notamment que de nouvelles cartes viennent s’ajouter ou remplacer les Intercash et Catella pour les distributeurs de cash notamment. Il s’agit de celles émises par la société suisse YM, pour Yes Money. Sur son site internet, le slogan de cette société a le mérite d’être clair : “Confidentialité, sécurité et accès facile à l’argent”.  

Carte YesMoney anonyme, qui fonctionne dans tous les distributeurs.
Carte YesMoney anonyme, qui fonctionne dans tous les distributeurs.

Désormais, pour que l'argent offshore des clients puissent être retiré dans des distributeur automatiques en France, il faut pas moins de 22 étapes intermédiaires selon un comptage d'Henri de Croÿ dans un document intitulé “Étapes chargement cartes”.  C'est le prix à payer pour avoir un système opaque. Ce sont les clients qui doivent supporter ces coûts. Helin en profite pour augmenter ses marges sur ces opérations. “Ajouter 10 % au montant demandé”, indique Henri de Croÿ. Sur ce surcoût, la moitié revient dans les caisses d’Helin. On est loin de la marge de 1 % facturée en 2008 lors du lancement des cartes FBME.

Selon les Dubaï Papers, le dernier système de cartes (YM) était encore actif au début de l’année 2018. 

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