D'imposants cintres en bois fabriqués à 300 kilomètres de l'île de la cité : ces éléments de charpente manquent à la cathédrale Notre-Dame de Paris pour finaliser enfin la phase de sécurisation de son chantier de restauration. Reportage dans l'entreprise "Le Bras Frères", en Meurthe-et-Moselle, qui les fabrique.

L'entreprise "Le Bras Frères" fabrique des éléments de charpente pour sécuriser Notre-Dame de Paris
L'entreprise "Le Bras Frères" fabrique des éléments de charpente pour sécuriser Notre-Dame de Paris © Radio France / Rémi Brancato

De la modélisation, à la conception : à Jarny, en Meurthe-et-Moselle, l'entreprise "Le Bras Frères" emploie tous les métiers nécessaires à la fabrication des éléments de charpente qui soutiennent aujourd'hui Notre-Dame de Paris, fragilisée par l'incendie d'avril 2019. "On a notre propre bureau d'études qui nous permet d'être très réactifs" se félicite Damien Brisson, son directeur technique, devant les bureaux de ses ingénieurs, géomètres et dessinateurs : "on modélise, on calcule, on dessine les choses, toute la cathédrale a été scannée par un géomètre". 

Sur les écrans d'ordinateurs, elle apparaît donc en 3D, tout comme les plans des charpentes à réaliser pour venir la soutenir, face au péril depuis l'incendie. Le numérique permet une précision au moindre détail. "On dessine les éléments de charpente qui prennent la forme des voûtes, on est vraiment au millimètre" détaille Damien Brisson, car "quand on va sur le terrain, on ne va pas recouper le bois, la pièce doit vraiment s'enquiller dans l'emprise de la voûte". 

Les ingénieurs de "Le Bras Frères" conçoivent la charpente à partir de simulation 3D de Notre-Dame de Paris
Les ingénieurs de "Le Bras Frères" conçoivent la charpente à partir de simulation 3D de Notre-Dame de Paris © Radio France / Rémi Brancato

"Une illustration du travail de l'ombre qui ne se voit pas sur le chantier de Notre-Dame" - Julien Le Bras, PDG de "Le Bras Frères"

"C'est une illustration du travail de l'ombre qui ne se voit pas sur le chantier de Notre-Dame" s'enthousiasme Julien Le Bras, le PDG de l'entreprise. Les plans que ses équipes préparent dans les bureaux arrivent ensuite dans l'atelier, un vaste hangar où les ouvriers manipulent d'imposantes pièces de bois. 

Une charpente en bois pour soutenir les voûtes de pierre 

"Chaque pièce arrive ici et la machine peut usiner, et réaliser toute la taille de la charpente de manière numérique, ce qui va beaucoup plus vite" détaille Julien Le Bras, car depuis l'incendie du 16 avril 2019, l'entreprise est sous pression. "Quasiment de manière continue, il y a des tâches qui arrivent en urgence et au fur et à mesure des diagnostics et des découvertes de la maîtrise d'œuvre, il faut y répondre". Le groupe Le Bras, qui compte 260 salariés, intervient aussi bien pour la menuiserie, la charpente, la couverture, que pour la taille de pierre et l'installation d’échafaudage. Spécialisée dans les monuments historiques, elle a déjà travaillé sur une trentaine de cathédrales, au musée du Louvre ou au château de Versailles.

Les cintres en bois sont montés dans les ateliers de "Le Bras Frères" avant d'être transportés à Notre-Dame de Paris
Les cintres en bois sont montés dans les ateliers de "Le Bras Frères" avant d'être transportés à Notre-Dame de Paris © Radio France / Rémi Brancato

Le soir de l'incendie, l'entreprise était présente sur le chantier de la flèche de Notre-Dame de Paris et s'est donc vue attribuer une commande de charpente, sous le régime de l'urgence impérieuse pour stabiliser l'édifice. En 20 mois, elle a notamment déjà réalisé des arcs boutants en bois, que l'on peut voir soutenir la cathédrale depuis l'extérieur.

Face à l'urgence, les ouvriers ont donc fait tourner l'atelier jour et nuit, en trois huit. Car tout ne se fait pas sur l'île de la Cité, à 300 kilomètres de l'atelier. "Ici on peut travailler sans contrainte" explique Julien Le Bras : "on est à l'abri et on n'a pas de procédures liées au plomb, comme à Notre-Dame, c'est pourquoi on arrive avec des éléments préfabriqués".

Un chantier réparti dans des dizaines d'entreprises de France

Pour Jean-Louis Georgelin, président de l'établissement public en charge de la restauration de la cathédrale, venu rendre visite à l'entreprise, et qui insiste sur l'importance de chacun des métiers nécessaires au chantier, cette mobilisation est "extraordinaire" et illustre le travail d'une "multitude d'entreprises qui travaillent chacune sur son site". 

D'ici la fin du mois, ce sont donc 52 cintres qui doivent quitter l'atelier Le Bras pour Paris, une dizaine pour chacune des 5 voûtes en pierre de la cathédrale fragilisées ou endommagées, trouées par l'effondrement de la flèche lors de l'incendie. Tout est fait sur place, puisque "Le Bras Frères" dispose également d'un atelier métallerie pour les pièces qui permettent l'assemblage du bois. Ses ouvriers ont ainsi produit des pièces uniques, notamment cinq clefs de voûte en métal.

Une clef de voûte métallique fabriquée à partir des mesures de la cathédrale Notre-Dame
Une clef de voûte métallique fabriquée à partir des mesures de la cathédrale Notre-Dame © Radio France / Rémi Brancato

À Paris, à partir de début février, les charpentiers vont assembler les cintres sous les voûtes, dans la cathédrale, à 30 mètres de hauteur sur des échafaudage montés par Europe Echafaudage, filiale de Le Bras. Les cintres traverseront l'emplacement des vitraux, déposés préalablement, et seront levés au moyen de vérins hydrauliques. Et pour ne rien manquer, et ne pas perdre de temps, une fois sur place, c'est sur le parking de l'entreprise qu'un petit échafaudage a été installé et que les charpentiers s’entraînent.

Dernière étape de la sécurisation de Notre-Dame de Paris

"Ça correspond exactement à ce que vous allez trouver si vous allez dans deux mois à la cathédrale" commente Damien Brisson. Délicatement, les vérins hydrauliques soulèvent chacun des cintres qui viennent s'accrocher à la clef de voûte métallique. "Cela permet de vérifier que tout colle bien et que quand on va se retrouver sur place, il n'y a pas un élément, un dysfonctionnement qui n'ait pas été appréhendé" explique Julien Le Bras. 

Julien Le Bras et Jean-Louis Georgelin, aux côtés des charpentiers de l'entreprise
Julien Le Bras et Jean-Louis Georgelin, aux côtés des charpentiers de l'entreprise © Radio France / Rémi Brancato

Cette pose des cintres constituera l'ultime étape de la phase de sécurisation du chantier, et doit se terminer en juillet. Le préfet de police de Paris pourra alors lever l'arrêté de péril qui frappe la cathédrale, même si depuis la dépose de l’échafaudage, l'équilibre de l'édifice n'est plus vraiment menacé.

Le Bras oublie les accusations au lendemain de l'incendie

Pour Le Bras Frères, c'est aussi l'occasion de tourner la page de mauvais souvenirs. Le rôle de l'entreprise, présente, donc, à Notre-Dame au moment de l'incendie, avait été questionné, dans les jours qui ont suivi. Aujourd'hui, Julien Le Bras assure que la constitution de sa société en tant que partie civile dans le cadre de l’instruction sur l'incendie a été retenue. "On est rassuré que les juges d'instruction nous reconnaissent comme victimes depuis l'été 2020". 

Pour lui, "c'est un élément important qui vient contraster toutes les fausses informations qui ont été diffusées, qui ont fait beaucoup de mal aux familles de l'entreprise". "Les plaies se cicatrisent forcément parce qu'on regarde loin, à l'avant, et qu'on croit en l'avenir" estime le PDG.