Le Nobel d'Économie a été attribué lundi à un trio de chercheurs spécialisés dans la lutte contre la pauvreté, dont la Franco-Américaine Esther Duflo, deuxième femme distinguée dans la discipline, quatrième venue de France et plus jeune lauréat de l'histoire de ce prix.

 Esther Duflo Prix Nobel d'Économie avec l'Indien Abhijit Banerjee et l'Américain Michael Kremer
Esther Duflo Prix Nobel d'Économie avec l'Indien Abhijit Banerjee et l'Américain Michael Kremer © Getty / Scott Eisen

Esther Duflo, 46 ans, a été récompensée avec son mari américain d'origine indienne Abhijit Banerjee et avec l'Américain Michael Kremer pour avoir "introduit une nouvelle approche (expérimentale) pour obtenir des réponses fiables sur la meilleure façon de réduire la pauvreté dans le monde". 

Elle était l'invitée du journal de 13 heures de Bruno Duvic ce mardi 15 octobre. 

FRANCE INTER : Ce que le jury du Nobel a récompensé, c'est votre approche expérimentale, de terrain, dans la lutte contre la pauvreté. En quoi consiste-t-elle ?

ESTHER DUFLO : "Cela consiste à ne pas essayer de résoudre tout le problème d'un coup en se demandant 'pourquoi les gens sont pauvres et comment faire pour qu'ils ne soient pas pauvres'. Mais ça consiste à couper ce problème en plusieurs petites questions plus précises et auxquelles on peut répondre scientifiquement. Dans notre travail, on essaie de mettre en place des essais randomisés (basés sur un échantillon aléatoire d'une population), très similaires aux essais cliniques, pour étudier ce qui marche et ce qui ne marche pas et pourquoi ça marche ou pas dans la lutte contre la pauvreté."

À quelles politiques l'avez-vous appliqué ?

"Les applications sont très variées : de l'éducation à la santé, en passant par l'environnement. Je vais vous donner un exemple simple, qui vient de Michael Kremer, l'un des lauréats, en matière de développement. Il a pris une centaine d'écoles du Kenya, et dans une cinquantaine d'entre-elles, prises au hasard, il a distribué des manuels scolaires en anglais. L'idée à l'époque était que disposer de manuels scolaires pouvait faire une grande différence. Un an après il s'est aperçu que les enfants n'avaient rien appris dans les manuels scolaires. Au départ, il était déçu mais en fait c'est très utile d'apprendre que quelque chose ne marche pas, car ça fait réfléchir aux raisons de cet échec. Dans ce cas, Michael Kremer a réalisé que ça n'avait pas fonctionné, car bien que le programme scolaire au Kenya soit en anglais, les enfants ne savaient pas lire l'anglais. Cette expérience a été la première d'un long parcours qui nous a permis, expérience après expérience, de mieux comprendre quel était le vrai problème de l'éducation dans un pays comme le Kenya ou l'Inde, où les programmes scolaires ne sont pas du tout au niveau des élèves.

Un autre exemple d'expérience aléatoire qui cette fois a donné de bons résultats : j'ai travaillé avec une ONG indienne pour proposer du soutien scolaire aux enfants qui étaient en difficulté au niveau CE2 et CM1. On a choisi un échantillon de 120 écoles, dans 60 au hasard où le soutien scolaire a été introduit et on s'est rendu compte que ça avait fait une différence énorme."

En somme, c'est l'idée que bien souvent on lance des politiques et qu'elles ne sont pas évaluées. Aujourd'hui ça semble évident, mais à l'époque où vous avez lancé ça dans le domaine de l'économie, ce n'était pas du tout pratiqué ?

"Quand on a commencé à faire ces expériences aléatoires sur les programmes sociaux comme sur des médicaments, il y a presque 20 ans, c'était regardé comme quelque chose de complètement farfelu. Pourtant, la plupart des politiques économiques sont basées sur des intuitions et très rarement sur des connaissances profondes de ce que sont vraiment les problèmes, et ensuite ne sont jamais évaluées, donc on ne sait pas si elles sont efficaces ou pas. Donc cette méthode nous permet de faire des progrès sur les deux fronts. "

On accuse souvent le jury du Nobel d'économie d'avoir des penchants libéraux. Voyez-vous ce prix comme le symptôme d'une prise de conscience plus large qu'aujourd'hui la lutte contre la pauvreté est centrale ?

"C'est difficile de pénétrer dans les cerveaux du jury du prix Nobel d'économie, mais il est possible que spécifiquement cette année ils se soient dit que ce ne serait pas une mauvaise chose de donner pour une fois un prix, pour récompenser les travaux sur la pauvreté, des travaux qui ont une application réelle sur le monde. 

L'image des économistes dans l'opinion publique n'est pas très bonne. Lorsqu'on fait un sondage sur les personnes auxquelles ont fait confiance, généralement les économistes arrivent à l'avant-dernière place, juste avant les politiques. La perception de ce qu'est l'économie en fait une science inutile, alors qu'au contraire il y a beaucoup de gens qui font le travail qu'on fait. On a été trois à être récompensés mais c'est tout un mouvement. On reçoit cette récompense au nom de tout le mouvement."

Vous êtes la deuxième femme seulement à recevoir le prix, une discipline encore très masculine. Comment se manifeste cette primauté accordée aux hommes chez les économistes ?

"C'est plus qu'une primauté accordée aux hommes, en fait il y a très peu de femmes et de jeunes femmes et de jeunes filles en économie à tous les niveaux. Peu de filles choisissent l'économie à l'université. Parmi celles qui l'ont choisie, peu sont celles qui font une thèse. Parmi celles qui font une thèse, peu restent dans la profession académique et deviennent professeures. 

À tous les niveaux, depuis le début de la chaîne, il y a trop peu de filles en économie, et elles sont trop nombreuses à être écartées du chemin.

Il y a plusieurs raisons à cela : une question de culture d'abord. Dans l'économie, la culture est agressive et de manière pas particulièrement nécessaire et ça ne convient pas à tout le monde et notamment aux femmes. Puis il y a les sujets que l'économie traite. Beaucoup de jeunes femmes voient l'économie comme un métier de financiers qui portent des cravates et ça ne les intéresse pas du tout. Moi-même, j'ai découvert l'économie et surtout ce qu'elle pouvait faire, complètement par hasard. Quand, lors de l'année que j'ai passée en Russie, j'ai compris que les économistes avaient voix au chapitre sur des décisions politiques importantes, qui avaient vraiment des effets sur les gens, alors je me suis dit 'je vais faire de l'économie'. Avant ce n'était pas du tout ma perspective, ça ne me serait pas venue à l'idée." 

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