Aux États-Unis, la libéralisation des échanges commerciaux n’est ni une évidence ni un phénomène daté. Le XXe siècle, en particulier, est marqué, outre-Atlantique, par l’alternance de périodes d’ouverture et de phases de repli sur soi.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la libéralisation des échanges n'avait pas connu de frein aux États-Unis. Jusqu'à la signature du Nafta en 1993 et au "America First" de Donald Trump.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la libéralisation des échanges n'avait pas connu de frein aux États-Unis. Jusqu'à la signature du Nafta en 1993 et au "America First" de Donald Trump. © AFP / SPENCER PLATT / GETTY IMAGES NORTH AMERICA

Les prémices d’une ouverture au monde

Nous sommes en 1919. Le président américain Woodrow Wilson, l'un des artisans de la victoire des alliés sur les puissances de l’Axe appelle à "la levée, autant que cela est possible, de toutes les barrières économiques au commerce". Il propose la création d’une "société des nations" qui réunirait des États souverains dans le but de régler pacifiquement leurs différends et de fluidifier le commerce, d’ouvrir les marchés nationaux. Son objectif : revenir à l’âge d’or des échanges commerciaux internationaux qui a précédé la Grande Guerre. 

Las. Le démocrate Wilson doit faire face à une opposition féroce d’un Congrès contrôlé par les républicains. Le sénat américain refuse de ratifier le Traité de Versailles, et les États-Unis se tiennent à l’écart de la Société des nations (SDN), pourtant souhaitée par son président. Après deux mandats, Wilson cède la place aux républicains, et c’en est fini de l’ouverture internationale des États-Unis. Le nouveau mot d’ordre à Washington : "Grandeur nationale et indépendance économique". Une préfiguration du "America First" de Donald Trump. 

Le choc de la Grande Dépression

Très vite, après l’effort de guerre, qui a contribué à l’éclosion d’une économie américaine puissante, le contre-coup de la surchauffe et du marasme européen amène une période sombre : la Grande Dépression. Face à la ruine des épargnants, à l’effondrement économique et au chômage de masse, la première réponse du congrès (qui vote les droits de douane) à majorité républicaine est le Smoot-Hawley Tariff Act. 

Dès 1930, ce texte relève les droits de douane à un niveau inédit depuis un siècle. L’idée : protéger l’emploi des Américains des effets de la concurrence étrangère. Les conséquences sont délétères : tous les partenaires commerciaux des États-Unis relèvent également leurs barrières douanières, divisant par trois les échanges internationaux des États-Unis.

La réponse politique du peuple américain est sans appel. Après douze années de gouvernance républicaine, Washington repasse sous contrôle démocrate. Et, avec l’arrivée de Franklin Roosevelt en 1932, change de vision du monde. Le Reciprocal Trade Agreement Act est signé en 1934. Il rend au président américain l’autorité sur les tarifs douaniers, désormais partie intégrante de la politique étrangère des États-Unis. Il en résulte, sur le continent américain au moins, une baisse drastique des barrières douanières, qui se poursuivra 80 ans durant.

Au même moment, de l’autre côté de l’Atlantique, la Grande-Bretagne, la France ou l’Allemagne (nazie) font des choix inverses. Qui ne leur réussiront pas.

La grande ouverture de l’après-guerre

Le secrétaire d’État Cordell Hull se voit décerner le Nobel de la paix en 1945 :

Des droits de douane élevés sont des obstacles qui empêchent le développement du commerce et de l’amitié entre les nations. Ils sont de fait des obstacles au maintien de la paix.

Les leçons de la Grande Dépression et de la Seconde Guerre mondiale sont tirées : une série d’institutions internationales sont créées pour garantir, à côté de l’ONU, les échanges internationaux. Cela passe par la Banque mondiale (financement de la reconstruction, développement économique), mais aussi par le FMI (stabilité monétaire) et, très vite, par un accord international sur les tarifs douaniers : le General Agreement on Tariffs and Trade (GATT), signé en 1947 par 23 nations.

"Les échanges mondiaux unissent les nations", disait cette affiche promotionnelle de 1947.
"Les échanges mondiaux unissent les nations", disait cette affiche promotionnelle de 1947. / DR

Et si, au sein du parti républicain, on reste favorable au repli sur soi, l’arrivée de son champion Dwight Eisenhower en 1946 ne marquera pas un retour en arrière. Au contraire, le nouveau président américain pariera sur une ouverture encore plus grande, allant même jusqu’à rappeler, plus tard (en 1958) :

Le libre-échange est dans l’intérêt national et dans celui de la paix mondiale.

Ce n’est pas un hasard : les principaux partenaires commerciaux des États-Unis sont alors l’Europe et le Japon, décimés par la Seconde Guerre mondiale. La seule façon de soutenir une économie américaine plombée par la fin de l’effort de guerre, c’est de continuer à trouver des débouchés pour ses produits. Et pour ce faire, le plus simple est encore de promouvoir le libre-échange. Les Américains sont désormais acquis au marché mondial, dont ils sont un rouage central. La croissance aidant, ils ne varieront pas jusqu’aux années 1970-1980.

La fin du consensus

Le consensus qui prévalait depuis l’après-guerre s’effrite avec la signature du North American Free Trade Agreement (Nafta) en 1993. Ecrit sous l’administration républicaine de George H.W. Bush et signé sous le mandat de son successeur démocrate Bill Clinton, ce texte ne fait pourtant que libéraliser les échanges entre les États-Unis, le Mexique et le Canada. Mais cette fois, les travailleurs américains – textile, automobile, sidérurgie… – s’inquiètent pour leurs emplois. Le Nafta sera néanmoins adopté.

Pour les politiques américains, les effets négatifs sur l’emploi national sont largement compensés par la santé économique de son voisin et principal partenaire commercial, le Mexique. La signature du Nafta sera suivie d’une période de fortes créations d’emplois, au bénéfice des plus formés néanmoins – la nouvelle économie –, les jobs les moins qualifiés disparaissant (au profit du Mexique notamment) ou payant moins.

De bons emplois, des carrières gratifiantes, un horizon élargi pour les Américains de la classe moyenne ne peuvent être garantis que par des exportations plus fortes et une croissance globale.

Et en attendant que se réalise la prophétie de Bill Clinton, c’est une partie des travailleurs américains qui a dû accepter le déclassement. Sans doute ceux qui croient encore, dans la ligne du président Donald Trump, que la recette du « America First » peut finalement fonctionner. 

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