L'affaire des dirigeants séquestrés à Goodyear, Chirac qui parle de méthodes de "patron voyou" après la liquidation de Metaleurop : retour sur ces licenciements qui ont fait grand bruit. Et sur la lutte, souvent acharnée, des salariés.

En 2014, le site de Goodyear à Amiens ferme, après six ans de bras de fer entre les salariés et la direction.
En 2014, le site de Goodyear à Amiens ferme, après six ans de bras de fer entre les salariés et la direction. © AFP / Philippe Huguen

Un plan social, encore un. Le groupe japonais Bridgestone a annoncé mercredi la fermeture à l'horizon 2021 de son usine dans le Pas-de-Calais, qui emploie 863 personnes dans la fabrication de pneumatiques pour voitures. "On ne laissera pas tomber les élus, on ne laissera pas tomber les salariés", a déclaré Élisabeth Borne, la ministre du Travail, sur Sud-Radio, confirmant qu'elle se rendrait ce lundi sur le site à Béthune. Mais avant Bridgestone, d'autres plans sociaux ont profondément marqué le nord de la France. Retour sur six d'entre eux.

L'affaire des dirigeants séquestrés à Goodyear

Rappel des faits : Le site Goodyear d'Amiens-Nord, dans la Somme, spécialisé dans la production de pneus agricoles, a fermé en janvier 2014. L'usine était "déficitaire", "en retard" et le groupe souffrait d'un "fort endettement", selon l'avocat de la direction. En tout, 1.143 personnes ont été licenciées.

Comment les salariés se sont battus : Le bras de fer entre les salariés et la direction a duré plus de six ans. Avec une image forte : le directeur des ressources humaines et le directeur de la production retenus pendant une trentaine d'heures dans les locaux de l'usine, par quelques dizaines de salariés en colère :

Ce qu'ils ont obtenu : Goodyear a été condamné en mai dernier au conseil des prud'hommes d'Amiens pour "licenciement sans motif économique valide". L'entreprise devait verser entre 2 et 4 années de salaires à 840 anciens employés. Goodyear a fait appel. Un "protocole transactionnel" a ensuite été trouvé entre l’avocat du pneumaticien et celui des ex-salariés, Fiodor Rilov. Un protocole exposé fin juillet qui fixe à 20 000 euros le minimum du montant des indemnités, améliorant celles décidées par le conseil de prud’hommes.

Ascoval, l'un des derniers feuilletons industriels

Rappel de faits : En 2017, Ascometal, l'un des propriétaires d'Ascoval, est placé en redressement judiciaire, plombé par une dette de 360 millions d'euros. L'aciérie nordiste employant presque 300 personnes sur le site de Saint-Saulve est alors menacée de fermeture suite à des tentatives de reprise avortées, comme Altifort. Début 2019, le tribunal de Grande Instance de Strasbourg donne un nouveau délai d'un mois à Ascoval. Quatre dossiers de reprise sont alors sur la table, dont la maison-mère de British Steel, qui reprendra finalement l'usine. Mais British Steel est officiellement déclaré en faillite en mai 2019.

Comment les salariés se sont battus : Depuis 1975, création de l'usine, les plans sociaux se sont enchaînés et ont frappé le site de Saint-Saulve. Cette fois, les salariés se battent pour qu'aboutisse la reprise d'Altifort, mais Vallourec, principal actionnaire, ne soutient pas l'offre. Les ouvriers vont alors manifester et même bloquer l'usine. Les salariés prennent également à partie Emmanuel Macron, alors ministre de l'Économie, qui a affirmé à plusieurs reprises que le site et les emplois seraient sauvés.

Ce qu'ils ont obtenu : En août dernier, le gouvernement français valide la reprise par le britannique Liberty Steel de l'aciérie nordique mais aussi de l'usine de fabrication de rails d'Hayange (Moselle). L'objectif affiché par Liberty Steel est de créer une filière de production de rails à partir d'acier recyclés de la SNCF.

Samsonite à Hénin-Beaumont et le long combat judiciaire des salariés

Rappel des faits : Samsonite, géant mondial du bagage, cède en 2005 pour un euro symbolique son usine de fabrication de valises d'Hénin-Beaumont à la société HB Group. Malgré un projet de diversification des activités, comme l'idée de fabriquer des panneaux photovoltaïques, la direction annonce en 2007 qu'elle ne peut plus payer les salaires. 

Comment les salariés se sont battus : Les salariés vont alors bloquer l'usine pendant six mois, se relayer autour des braseros et faire les gros titres de la presse. Mais les repreneurs liquident l'affaire et licencient les 205 salariés. S'engage alors un long combat judiciaire, avec des procès à Douai, Béthune, Paris et même à Boston aux États-Unis, où les ex-Samsonite réclament justice à Mitt Romney, alors candidat à l’élection présidentielle et créateur du fonds d'investissement Bain Captial, principal actionnaire de Samsonite lors de la cession de l'usine en 2005. 

Ce qu'ils ont obtenu : Les repreneurs de HB Group ont été condamnés à de la prison ferme pour avoir sciemment provoqué la faillite de l'entreprise. En 2018, la cession de Samsonite à HB Group est déclarée illicite par la cour d'appel de Douai.

Metaleurop, et l'expression "patron voyou"

Rappel des faits : En 2003, la fonderie Metaleurop Nord, implantée à Noyelles-Godault et Courcelles-les-Lens, dans le Pas-de-Calais, est liquidée, à cause d'une situation financière catastrophique. 830 salariés apprennent que leur usine va fermer... par fax. Classée Seveso, elle produisait jusqu'à 130.000 tonnes de plomb, 100.000 de zinc et 250.000 d'acide sulfurique par an.

Comment les salariés se sont battus : L'usine, filiale de Metaleurop SA, est placée en redressement judiciaire en janvier 2003. L'onde de choc est nationale, et engendre des manifestations pendant de longs mois. Le président de la République, Jacques Chirac, dénonce des "méthodes de patron voyou", une expression qui marquera. En mars 2003, la liquidation judiciaire est prononcée. "On a été actifs, on a fait beaucoup de manifestations", rapporte à France Inter Albert Lebleu, président de l’association Chœurs de Fondeurs, qui réunit les ex-salariés de Metaleurop. "On se rappelle tous de la marche sous la neige, le 31 janvier 2003, avec 6.000 personnes, pour dire que c’était inadmissible."

Ce qu'ils ont obtenu : Plusieurs procédures engagées par d'anciens salariées envers Recylex (ex-Metaleurop SA) sont encore en cours aujourd'hui, notamment pour faire reconnaître ce qu'ils estiment être des licenciements abusifs, mais aussi sur le dossier de l'amiante, pour être indemnisés au titre du préjudice d'anxiété.

"On a d’ailleurs eu un très beau succès parce qu’on a réussi à faire classer le site en 'site amiante', en 2013. On a quand même 200 personnes qui ont pu bénéficier d’une pré-retraite avant 60 ans, quelquefois à partir de 55 ans", souligne Albert Lebleu. Le site sera néanmoins par la suite déclassé "amiante", et la procédure pour le requalifier ainsi est toujours en cours.

Albert Lebleu et ses archives du site de la fonderie Métaleurop de Noyelles-Godault.
Albert Lebleu et ses archives du site de la fonderie Métaleurop de Noyelles-Godault. © Radio France / Maxime Debs
Le site au moment de sa dépollution.
Le site au moment de sa dépollution. / Albert Lebleu

L'échec de la première reprise de Whirlpool à Amiens

Rappel des faits : Le couperet tombe en janvier 2017 pour les 282 salariés de l’usine Whirlpool à Amiens dans la Somme. La production de sèche-linge et lave-linge est délocalisée en Pologne, annonce le groupe américain numéro 1 de l’électroménager, qui vient de racheter l’italien Indesit, et doit composer avec des usines en "doublon".

Comment les salariés se sont battus : Le dossier Whirlpool devient un sujet de la campagne présidentielle, les candidats Emmanuel Macron et Marine Le Pen et le député François Ruffin s’affichent aux côtés des salariés en colère. Été 2017, soulagement pour une partie des ouvriers, Whirlpool annonce la reprise du site par l'industriel local Nicolas Decayeux et son entreprise WN. 162 des 282 ex-salariés sont repris, et l'industriel promet de créer des emplois. Mais en juin 2019, l'entreprise est placée en redressement judiciaire puis liquidée, faute de débouchés commerciaux, malgré les aides apportées par l'État et Whirlpool.

Ce qu'ils ont obtenu : Fin juillet 2019, le tribunal de commerce valide une autre offre de reprise, partielle cette fois, de la société Ageco Agencement qui prévoit le maintien de 44 postes et 138 licenciements. À l'époque, la secrétaire d'État auprès du ministre de l'Économie Agnès Pannier-Runacher estime que la moitié des anciens salariés de WN ont trouvé "une solution", comme des CDI ou des départs à la retraite. "Pour l'autre moitié, on travaille sur des solutions de reconversion, de formation, de recherche d'emploi ou d'autres dispositifs", avait-elle déclaré.

Les "Conti", et le saccage d'une sous-préfecture

Rappel des faits : le 11 mars 2009, l'usine Continental à Clairoix dans l'Oise, annonce la fermeture de l'usine. Le fabriquant de pneus employait 1.113 personnes.

Comment les salariés se sont battus : des manifestations auront lieu, notamment au siège allemand du groupe, à Hanovre. Mais l'image forte du bras de fer entre salariés et direction restera le saccage la même année de la sous-préfecture de Compiègne. Au total, les "Conti" mèneront sept ans de combat judiciaire.

Ce qu'ils ont obtenu : en septembre 2014, la cour d’appel d’Amiens condamne Continental à indemniser 683 ex-Conti pour licenciement sans motif économique. La somme avoisine les 30 millions d'euros. En 2016, la Cour de cassation confirme les licenciements abusifs. Aujourd'hui, les ex-"Conti" se battent toujours pour faire condamner les actionnaires du fabriquant de pneumatiques, notamment le groupe allemand Schaeffle. Le 15 septembre dernier, Continental a annoncé la fermeture de son usine à Aix-la-Chapelle, en Allemagne.

Les hauts-fourneaux de Florange, symboles de l'acier français dans le Nord-Est

Rappel des faits : Même si le site ne se trouve pas dans les Hauts-de-France, impossible de ne pas évoquer le cas emblématique de Florange. Le lundi 17 décembre 2018, ArcelorMittal signe l'arrêt définitif des deux hauts-fourneaux du site, en Moselle, l'un derniers symboles de l’industrie sidérurgique française. Produisant de l'acier brut, ils étaient “mis en veille” depuis 2012 par le groupe qui avait annoncé un "arrêt temporaire à durée indéterminée". 629 postes avaient alors été supprimés.

Comment les salariés se sont battus : Le dossier est devenu un conflit social emblématique du début du XXIe siècle, s'invitant dans la campagne présidentielle de 2012. Les grèves et manifestations s'enchaînent. Une fois élu président, François Hollande s’oppose à la nationalisation temporaire du site, proposée par le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg. Finalement, un compromis est trouvé entre l’État et le groupe, qui promet de ne pas licencier de salariés et d’investir massivement pour transformer ses activités, en échange de la "mise en veille" des hauts-fourneaux pendant six ans.

Ce qu'ils ont obtenu : Les 629 salariés concernées par les suppressions de postes ont été reclassés ou sont partis à la retraite. Au total, plus de 300 millions d'euros ont été investis par l’entreprise pour transformer et développer ses activités. Aujourd’hui, ArcelorMittal ne produit plus d’acier, mais le transforme en pièces pour l'automobile ou encore la construction. 2.300 personnes y travaillent. Suite au dossier des hauts-fourneaux, la loi Florange est promulguée en mars 2014. Ce texte oblige en principe toute entreprise de plus de 1.000 salariés qui veut fermer un site en France (et licencier ses salariés) à chercher un repreneur. S'il y a eu des succès, la loi est parfois contournée.

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