Les syndicats de la SNCF lancent une consultation pendant une semaine auprès des 147 000 cheminots (du 14 au 21 mai) pour leur demander leur avis sur la réforme ferroviaire, et espèrent ainsi renforcer la légitimité du mouvement de grève. Mais l'expérience prouve que cette arme est à double-tranchant...

Quai de la gare de Lyon en mars 2018
Quai de la gare de Lyon en mars 2018 © AFP / Christophe Simon

Les syndicats eux-mêmes précisent bien que cette consultation est tout sauf un "référendum" mais bien "d'une modalité d'action" : "Elle vise à expliquer aux cheminots le contenu de cette réforme et discuter avec eux, assure Laurent Berger. Ça alimentera les discussions qu'on aura demain avec le gouvernement."

Car le référendum dans une entreprise, les syndicats s'en méfient. Ce n'est pas pour rien que FO et la CGT avaient saisi le Conseil constitutionnel puis le Conseil d'État en 2017 pour contester un décret d'application de la loi El Khomri, ouvrant la voie à une extension de ce type de consultation.

Ces dernières années, la consultation des salariés a en effet plutôt été un outil utile pour... le patronat. Celle proposée par la loi El Khomri permettait à des syndicats minoritaires (mais représentant au moins 30 % des salariés) d'organiser une consultation dont le résultat pouvait s'imposer aux représentants majoritaires, les court-circuitant pour valider un accord d'entreprise. 

Smart et Sephora, quand la consultation valide la réforme

Pour les syndicats, ces deux entreprises sont des exemples parfaits de ce que peut faire une direction avec cette "arme" de la consultation. Chez Smart, les salariés de l'usine d'Hambach, après un référendum consultatif, avaient validé en 2015 le "Pacte 2020". Un accord sur fond de menace de délocalisation, qui a validé un retour aux 39 heures de travail hebdomadaires, sans aucun changement sur les salaires en contrepartie.

Au final, 56 % des salariés s'étaient prononcés pour la réforme interne, que les syndicats avaient rejetée. Le côté symbolique de ce vote majoritaire (juridiquement, il n'avait pas de valeur contraignante) a toutefois permis à la direction de faire signer des avenants à presque tous ses employés. "On risquait le chômage, donc on n'a pas trop eu le choix", résumait alors un salarié.

Méthode efficace, aussi, chez Sephora sur les Champs-Élysées, une boutique où les salariés ont voté, à plus de 96 %, pour le maintien du travail de nuit (de 21h à minuit). L'accord social avait déjà été signé quelques mois plus tôt, mais le résultat du vote a permis de légitimer son application. Cette consultation avait d'ailleurs été organisée par les syndicats signataires de l'accord.

La crainte du retour de flamme

Sauf que parfois, la consultation n'a pas l'effet espéré par ceux qui l'organisent. Jean-Marc Janaillac en a fait les frais il y a peu : le patron d'Air France avait tenté le tout pour le tout en avril dernier en organisant une consultation de tous les salariés de la compagnie, pour leur proposer une augmentation des salaires et une sortie de crise. Avec 80 % de participation, et 55,4 % de refus, le PDG a donc été obligé de démissionner, privé de légitimité par les salariés.

C'est cette légitimité renouvelée que cherchent à obtenir les cheminots grévistes cette semaine. Le tout, sur fond d'extrême prudence des deux côtés du conflit.

Les syndicats souhaitent montrer l'opposition de ce qu'ils espèrent être la majorité silencieuse des salariés du groupe, afin de relancer le mouvement contre la réforme ferroviaire, mais relativisent l'enjeu de son résultat : "Notre idée n’est pas d’avoir la tête de Pepy, mais de permettre à tous les cheminots de pouvoir s’exprimer", assure ainsi Bruno Poncet, secrétaire fédéral de Sud Rail.

La direction, elle, prévient d'avance que la consultation n'a "aucune légitimité", pour désamorcer par avance un résultat défavorable à la réforme. En d'autres termes, avant même d'obtenir le vote des salariés, les deux camps annoncent déjà qu'il s'agit d'un jeu où tout le monde gagne et personne ne perd : prudence est mère de sûreté.

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