Lundi 1er juin, l’Italie commence à régulariser les sans-papiers qui travaillent dans l’aide à domicile et l’agriculture, une mesure qui pourrait concerner jusqu’à 200 000 immigrés. Le gouvernement veut ainsi lutter contre le « caporalato », un véritable système criminel. Reportage dans l’Agro Pontino au sud de Rome.

Champs agricoles de l’Agro Pontino à une centaine de kilomètres au sud de Rome où la communauté indienne est la principale main d’œuvre ouvrière.
Champs agricoles de l’Agro Pontino à une centaine de kilomètres au sud de Rome où la communauté indienne est la principale main d’œuvre ouvrière. © Radio France / Bruce de Galzain

Il y a près de 20 ans, Silvio Berlusconi était à l'origine d'une régularisation massive : 300 000 sans-papiers en avaient bénéficié en 2002. Aujourd'hui c'est la ministre de l'Agriculture, issue du parti de Matteo Renzi, Teresa Bellanova qui porte cette mesure. Devant la presse, elle était émue aux larmes :

"Pour moi, pour mon histoire, c'est une mesure fondamentale... (elle pleure)... Je me réfère à l'article 110 bis : à partir d'aujourd'hui grâce aux choix de ce gouvernement, les invisibles seront moins invisibles... Ceux qui ont été brutalement exploités dans les champs pourront avoir un permis de séjour... L'Etat est plus fort que la criminalité... L'Etat est plus fort que le 'caporalato'..."

Teresa Bellanova sait de quoi elle parle : ouvrière agricole dès l'âge de 14 ans, puis syndicaliste agricole pendant près de 30 ans, elle connait le "caporalato", ce système criminel qui existe encore dans les campagnes italiennes. Le caporal est l'intermédiaire entre un donneur d'ordre qui donne du travail et les ouvriers souvent étrangers et exploités. A une centaine de km au sud de Rome, dans les champs de l'Agro Pontino, un sociologue a enquêté pendant plus de 10 ans sur le caporalato : Marco Omizzolo, chercheur à l'Institut d'études Eurispes vient de publier Sotto Padrone, hommes, femmes, caporaux dans la mafia agricole italienne. Depuis 3 ans il vit sous escorte :

"J'ai perdu une grande partie de mon autonomie : je ne peux plus aller dans les lieux publics, je ne peux plus faire de promenade tranquillement dans ma ville, je ne peux pas aller au cinéma, faire de course ou chez le coiffeur. J'ai subi 4 attaques au cours des 3 dernières années. C'est un poids que je dois supporter, ma famille aussi."

Nous rencontrons Marco Omizzolo à Rome, car il ne peut plus vivre dans sa ville de Sabaudia, où il est menacé de mort par l'agro-mafia, la mafia agricole. Selon lui la régularisation n'est pas encore la bonne réponse pour mettre fin à l'exploitation des ouvriers agricoles : 

"Grâce à la régularisation, tu ne serais plus exploité car tu as un permis de séjour et un contrat... Mais ce n'est pas vrai ! Nous avons des centaines de cas qui ont un permis de séjour et un contrat de travail mais sont aussi exploités, parce que le caporal et le patron les font travailler 28 jours mais n'en déclarent que 4 sur le bulletin de salaire..." 

Pour mieux comprendre, direction Sabaudia dans la province de Latina, où les champs agricoles s'étendent sur des km, et les entrepôts de triage se suivent et se ressemblent. Gianni Di Girolamo, le patron de l'une des plus grosses coopératives de la province, accepte de nous rencontrer. Il emploie 120 ouvriers agricoles et s'est beaucoup développé ces dernières années. Il supporte mal les critiques et les accusations : 

"Toutes les entreprises ne font pas de l'exploitation, du travail au noir etc... Dans nos entreprises, on tient à nos employés, on y tient plus qu'à nos familles, parce que nos employés, c'est le coeur de nos entreprises ! Moi si j'entends dire que j'exploite mon personnel, ça me blesse..."

Champs agricoles de l’Agro Pontino
Champs agricoles de l’Agro Pontino © Radio France / Bruce de Galzain

Pourtant, tout en recomptant quelques billets qu'il donne à un employé, Gianni Di Girolamo reconnaît facilement qu'il ne déclare pas toutes les heures de ses ouvriers...

"Si nous devions payer toutes les journées à nos employés à plein tarif, nous serions contraints de fermer l'entreprise, parce que le prix de vente ne couvre pas nos dépenses. Et alors comment on fait ? On fait un peu de noir, un peu de blanc, et un peu de gris... Mais oui c'est vrai ! Il n'y a pas d'autre solution..."

Qu'en pensent les principaux intéressés ? Impossible de leur parler, ils travaillent à cette heure-ci... A quelques km dans les champs, ils sont une dizaine sous le soleil à ramasser les courgettes, mais là encore l'exploitant agricole ne nous autorise pas à leur parler. Nous rencontrons alors Gurpreet Singh, un jeune indien de 27 ans, arrivé avec ses parents en Italie il y a 15 ans. Il a monté son entreprise de service (billets d'avion, envoie d'argent) pour la communauté indienne, très nombreuse dans la province, près de 30 000 personnes. La plupart sont ouvriers agricoles, et ne veulent pas s'exprimer de peur de perdre leur travail selon Gurpreet, qui voit souvent leurs bulletins de salaire.  

"Ce sont quasiment des esclaves ! Ils sont déclarés à 8 ou 9 euros de l'heure et sont payés la moitié : 4 euros au lieu de 8... C'est très peu, mais ils se contentent de ça aussi, et ils ne savent pas qu'ils devraient gagner ce qui est déclaré sur leur bulletin de salaire, car personne ne lit le bulletin de salaire. En plus dans les champs, le travail est très fatigant, tu es plié en deux toute la journée, ce sont des travaux pénibles. "

Seuls les contrôles permettent de lutter contre l'agro-mafia, mais avec seulement deux inspecteurs du travail et 10 000 entreprises dans l'Agro Pontino, la mission parait impossible selon Marco Omizzolo. A quelques rares exceptions près : il y a tout juste un mois, un couple de padrone et deux caporaux ont été arrêtés. Ils faisaient travailler leurs ouvriers 26 jours par mois et 10 heures par jour, pour moins de 4 euros de l'heure.

Thèmes associés
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.