[scald=70159:sdl_editor_representation]par Patrick Vignal

PARIS (Reuters) - Le couple franco-allemand s'impose dans la gestion de la crise de la zone euro mais la crainte de voir Berlin dicter sa loi réveille de vieux démons en France et menace un mariage de raison plus que d'amour.

La gauche, en particulier, entonne le refrain d'une France à la remorque de l'Allemagne, faisant craindre à certains que la germanophobie ne s'invite dans la campagne pour l'élection présidentielle de 2012 en France.

"Depuis plusieurs mois, c'est Mme Merkel qui décide et M. Sarkozy qui suit", a ainsi déclaré cette semaine à Bruxelles le candidat socialiste François Hollande, qui se rendra dimanche et lundi à Berlin pour y assister au congrès du parti social-démocrate allemand, le SPD.

Le "troisième homme" de la primaire socialiste, Arnaud Montebourg, est allé encore plus loin, accusant Angela Merkel "d'imposer à la zone euro un ordre allemand" par "nationalisme" et de mener une "politique à la Bismarck".

La référence à l'ordre pour qualifier l'Allemagne et l'évocation du premier chancelier allemand Otto von Bismarck, célèbre pour son casque à pointe et pour avoir déclaré la guerre à la France en 1870, ne sont pas anodines.

Elles sont aussi "irresponsables", pour le chef de la diplomatie française, qui a publié vendredi un rare communiqué à teneur politique pour dénoncer l'attitude des socialistes.

"Par pure tactique politicienne, avec pour seul objectif l'affaiblissement du président français, les socialistes prennent les risques de ressusciter en France les vieux démons de la germanophobie", y déclare Alain Juppé, qui avait été précédé dans la critique par l'écologiste Daniel Cohn-Bendit.

Germanophobes, les Français ? Non, répond le politologue Stéphane Rozès, président de la société d'analyse et de conseils Cap.

"Il n'y a pas de germanophobie dans l'opinion française, il y a seulement dans une partie de l'opinion une interrogation sur l'équilibre dans ce couple franco-allemand", dit-il à Reuters.

"Dans la classe politique, il y a dans le même temps une interrogation sur ce que fait et ce que veut l'Allemagne. On veut savoir si elle regarde l'Europe ou si elle regarde le monde."

LA DONNE A CHANGÉ

D'autres analystes sont plus inquiets, à l'image du politologue Pascal Perrineau, qui relève que la germanophobie est "un trait profond de la culture française, enraciné depuis le XIXe siècle."

"Les stéréotypes ne sont qu'assoupis, ils peuvent se réveiller dans un contexte où l'Allemagne est accusée de ne pas jouer collectif en Europe, d'être trop rigide, où on la soupçonne d'avoir des visées impérialistes", prévient-t-il dans les colonnes du Parisien.

Abîmée par trois guerres, la perception de l'Allemagne s'est pourtant améliorée au cours des dernières décennies. Charles de Gaulle avec Konrad Adenauer, Valéry Giscard d'Estaing avec Helmut Schmidt, François Mitterrand avec Helmut Kohl : l'album franco-allemand regorge d'images d'amitié.

Longtemps, cependant, une Allemagne complexée par le nazisme a laissé son voisin d'outre-Rhin lui imposer ses vues sur la scène européenne, au moins sur le terrain politique.

La donne a changé avec l'émergence d'une génération, incarnée par Angela Merkel, qui estime n'avoir pas de comptes à rendre sur un passé révolu et pouvoir en revanche donner des leçons en terme de réalisme économique.

"Jusqu'à la chute du Mur de Berlin, les Français s'attachaient à l'idée que la France était un géant politique et un nain économique tandis que l'Allemagne était l'inverse", résume Stéphane Rozès. "Depuis, l'Allemagne a trouvé un statut politique et c'est toujours un géant économique. Et dans la crise de la dette souveraine, c'est un géant économique qui semble plus vertueux que la France."

"LE VRAI POUVOIR, C'EST L'ALLEMAGNE"

Dans son discours sur la crise prononcé jeudi à Toulon, Nicolas Sarkozy a déclaré qu'il ne transigerait pas sur l'union franco-allemande tout en donnant à Berlin des gages de rigueur budgétaire. Il n'en fallait pas plus au quotidien de gauche Libération pour titrer vendredi "Merkozy candidat" et qualifier Nicolas Sarkozy de "président modèle allemand".

Incontournable en ces temps troublés, le couple franco-allemand continuera de tenir le haut de l'affiche puisque Nicolas Sarkozy accueillera Angela Merkel lundi à Paris, où les deux dirigeants devraient formuler des propositions communes.

Avec chacun son style et ses armes, le président français et la chancelière allemande s'efforcent de s'accorder sur un renforcement de la gouvernance de la zone euro pour remédier aux défaillances qui ont conduit à la crise actuelle.

Le déséquilibre, cependant, semble croître entre une Angela Merkel qui négocie en position de force et un Nicolas Sarkozy qui improvise, souligne Stéphane Rozès, qui avance en outre une différence d'ordre culturel entre les deux partenaires.

"Il en va du couple franco-allemand comme des multinationales", dit-il. "Le vrai pouvoir, c'est l'Allemagne et puis la communication, les podiums, le côté un peu faiseur, on laisse ça aux Français parce qu'ils aiment bien ça."

Dans l'opinion française subsiste en outre euroscepticisme illustré par le "non" à la Constitution européenne en 2005.

"Les Français ignorent les spécificités culturelles nationales, ils pensent l'Europe comme la France en grand", analyse Stéphane Rozès. "Ils pensent naïvement que c'est qui est bon pour la France est bon pour l'Europe".

Prête à un transfert de souveraineté, l'opinion française ne transigerait pas sur un abandon de cette souveraineté qui vaudrait à Nicolas Sarkozy une sanction sans appel lors de la présidentielle du printemps prochain, estime le politologue.

"Cela serait vécu comme une défaite pour la démocratie, pour un modèle français perçu comme universel", conclut Stéphane Rozès. "S'il y a abandon de souveraineté, les Français diront non à Nicolas Sarkozy."

Edité par Yves Clarisse

Mots-clés :
Ce contenu n'est pas ouvert aux commentaires.