Après plusieurs semaines de mutisme, le gouvernement marocain, aux prises entre ses intérêts propres et les attentes du peuple, peine à régir face à une mobilisation d'une portée jamais vue dans l'histoire du pays. Entre partisans du boycott et protecteurs des biens économiques, le pouvoir va devoir trancher.

Des employés de Centrale Danone ont manifesté mardi soir devant le Parlement à Rabat en réaction à la menace de leurs emplois.
Des employés de Centrale Danone ont manifesté mardi soir devant le Parlement à Rabat en réaction à la menace de leurs emplois. © AFP / Fadel Senna

Depuis six semaines, les grandes surfaces marocaines ont bien du mal à liquider leurs stocks d'eau et de lait. Et pour cause, Sidi Ali et Centrale Danone, deux grands leaders du marché marocain, sont la cible d'un boycott d'une ampleur inédite

La campagne menée anonymement depuis le 20 avril sur les réseaux sociaux exprime un ras-le-bol général de la population qui fustige " une augmentation des prix et une baisse du pouvoir d'achat des marocains ". En tête de file de ce vent de contestation, les jeunes, les femmes et les classes moyennes, principales victimes des tarifs fixés par les grands groupes. D’après les chiffres du quotidien marocain L’Economiste, 42% de la population appliquerait le boycott, dont la filiale de Danone est actuellement la principale victime.

La population mobilisée cherche par là à fustiger les élites politiques et économiques du pays, bien souvent liées à ces grands groupes. Parmi elles, Aziz Akhannouch, propriétaire de la société de distribution de carburant Afriquia, également ministre de l'Agriculture, milliardaire et proche du roi, et Miriem Bensalah-Chaqroun, directrice des Eaux minérales d'Oulmès, filiale de la société d'eau minérale Sidi Ali.

Un gouvernement dépassé et un ministre sur le départ

Face à cette mobilisation inédite, le gouvernement s'est trouvé rapidement démuni, enchaînant les maladresses, à l'image de Mahammed Boussaïd, ministre de l'Economie et des Finances, qui a qualifié les artisans du mouvement d' "étourdis".  Loin de calmer la colère des protestataires, ses propos ont poussé le gouvernement à réagir la semaine passée dans un communiqué indiquant que "ce mouvement pourrait avoir un impact négatif sur l’investissement national et étranger et, par conséquent, sur l’économie nationale" . Le chef du gouvernement, Saâdeddine el Othmani, a lui condamné les propos de ses ministres et a exhorté la population a mettre fin au boycott.La présence de quelques 2 000 manifestants de Centrale Danone devant les grilles du Parlement à Rabat dans la nuit de mardi à mercredi pour protester contre la menace de suppression immédiate des contrats à court terme n'a fait qu'ajouter aux troubles au sein du parti.

Mercredi, Lahcen Daoudi, le ministre des Affaires générales et de la Gouvernance, proche de la filiale, s'est rendu sur place pour apporter son soutien aux salariés et légitimer leur volonté de mettre un terme au boycott. Une prise de position qui n’a pas plu à la direction du Parti justice et développement (PJD) qui s'est rassemblé lors d'une réunion extraordinaire présidée par le Premier ministre.  Dans un communiqué, le secrétaire général a fermement condamné la présence du ministre au sit-in, la jugeant "déraisonnable et inappropriée". La démission du ministre, tête de pont du parti est attendu dans les heures qui viennent. 

Aux prises entre ses intérêts propres et les doléances de la population, le parti connait aujourd'hui une passe délicate. D'autant que les grands groupes visés par le boycott enregistrent d'ores et déjà d'importantes pertes de parts de marché.

Centrale Danone perd 20 % de son chiffre d'affaires

Depuis le début du mouvement, la filiale du géant français de l'alimentaire, qui possède près de 60% des parts de marché et emploie 6 000 salariés au Maroc connait la première crise de son histoire dans le pays. Selon son PDG, Didier Lamblin, le groupe enregistre une perte de 20% de son chiffre d'affaires, soit l'équivalent de 150 000 millions de dirhams (13,5 millions d'euros) au premier semestre de cette année.

Les premières conséquences économiques du boycott à la bourse de Casablanca :

En conséquence, Centrale Danone a annoncé il y a quelques jours une réduction de 30% de ses achats auprès des 120 000 éleveurs et producteurs locaux qui l'approvisionnent communément.  Hassan Rouicheq, membre de la Confédération démocratique du travail (CDT) a précisé que " les usines de Centrale Danone tournent aujourd'hui à la moitié de leurs capacités de production en raison de ce boycott. Cela augure mal pour l'entreprise, ses salariés et les éleveurs qui la fournissent ". Le boycott fait donc désormais peser une double menace sur l'activité du pays : la mise en péril des petites coopératives et exploitations agricoles et des salariés du groupe.

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Pierre Vermeren, professeur d'histoire contemporaine à l'université Panthéon-Sorbonne, spécialiste du Maghreb, explicite ce boycott inédit.

Par Marion LEFEVRE

Face à une mobilisation qui ne faiblit pas sur les réseaux sociaux et des travailleurs déterminés à sauver leurs emplois et à poursuivre le mouvement de contestation, difficile de se prononcer sur la tournure que prendront les événements. Par ailleurs, si le gouvernement a dernièrement pris du recul sur une demande d'arrêt immédiat du boycott, il est fort à parier que les pressions économiques ne prennent l'ascendant sur les revendications de la rue.  

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