Officiellement, le "ranking forcé" n'existe pas. Sous-évaluer un collaborateur pour remplir des quotas de mauvais salariés et pouvoir les licencier pour insuffisance professionnelle est illégal, mais aucune entreprise n'a jamais été condamnée. Didier Bille, fait pourtant état de ces pratiques en France.

Sous-notation forcée des salariés : un DRH témoigne à visage découvert
Sous-notation forcée des salariés : un DRH témoigne à visage découvert © Getty / Thomas Trutschel

Didier Bille a été DRH pendant 22 ans dans des multinationales du secteur des entreprises de pointe ou l’industrie automobile. 

Il publie son témoignage dans DRH : la machine à broyer (Cherche midi, 15 mars 2018). Laetitia Cherel a recueilli ses propos en avant-première. 

Vous témoignez sans détour avoir pratiqué le "ranking forcé" ou la "sous-notation forcée" au cours de votre carrière. Dans quelles entreprises cela s’est-il passé ?

Didier Bille : Dans quasiment toutes les sociétés de culture anglo-saxonne et basées en France dans lesquelles j’ai travaillé, j’ai eu à faire de la sous-notation forcée, d’une manière ou d’une autre. Cela a commencé en 2000 en France à Châteaudun, dans la société Nortel Networks [équipementier canadien en télécommunications qui a déposé son bilan en 2009] où j’étais DRH. C’était très clairement affiché - j’ai des documents. 5 % des salariés devaient être des "low performers", autrement dit des "mauvais" qui n’atteignaient pas les objectifs. 

On avait des objectifs très clairs : on devait veiller à ce que 90 % de ces "mauvais" soient éliminés immédiatement. Le terme exact que j’ai retrouvé dans des documents était "licencier de manière agressive". Agressive, ça ne voulait pas dire méchant, ça signifiait que ça devait être tout en haut de nos priorités. On devait licencier ces gens sur le champ, et ne pas reporter ça au lendemain. On considérait qu’on devait avoir en permanence 5 % de mauvais qui étaient éliminés, par licenciement. 

Il fallait trouver 5 % de mauvais salariés coûte que coûte

Ces 5 %, c'étaient des consignes de la direction que j’ai eues directement. Quand on faisait les évaluations annuelles, les managers recevaient les instructions que 5 % de leur équipe devaient être dans les mauvais. J’ai même des présentations dans lesquelles on montre que dans la répartition de la population, il y a 5 % de moins bons qui doivent être écrémés en permanence. Ces 5 % il fallait les trouver coûte que coûte. On devait en permanence avoir les 5 % les moins bons à écarter. 

On nous recommandait même de faire du "sur-recrutement" [à l’époque, la société se portait très bien], comme ça, les managers ne pouvaient pas dire qu’ils ne pouvaient pas licencier telle personne ou tel autre qui allait leur manquer. 

Une des méthodes pour arriver à trouver ces 5 %, c’était la sous-notation forcée. C’était la méthode, la plus efficace qui procurait le plus grand nombre de "candidats".

Bien entendu, à un moment, vous n’évaluez pas les gens selon leur véritable mérite, mais vous cherchez d’abord à remplir votre quota de "mauvais". Et chaque année, c’est de plus en plus difficile. Parce que vous avez viré ceux qui étaient vraiment dans les "pas bons", et vous commencez à taper dans ceux qui ont fait leur travail, alors qu’ils ne l’ont pas moins bien fait que l’année d’avant. 

Chez Nortel, cela représentait environ 200 à 250 personnes à l’époque. 

Avez-vous mis en place la sous-évaluation forcée dans d’autres entreprises ? 

D.B. : Oui, fin 2009-2010, chez General Electric France [entreprise qui a inventé la sous notation forcée aux Etats-Unis dans les années 90], il y avait quasiment le même système. C’est-à-dire qu’en permanence, à chaque évaluation, vous étiez obligé en tant que manager d’avoir un pourcentage de collaborateurs dans la catégorie la plus basses. Tous les managers étaient obligés de respecter ces quotas, qui variaient d’une année sur l’autre. 

On montait en épingle la première bêtise

Les "mauvais" collaborateurs étaient soit virés tout de suite, soit à la deuxième occurrence du mauvais classement. Il arrivait qu’ils nous aient fourni un prétexte, qu’ils aient fait une bêtise qui en d’autres temps ne leur aurait valu qu’un mail réprobateur de leur manager. Mais là, on faisait feu de tout bois. On montait en épingle la première bêtise et on licenciait la personne pour faute. Mais la plupart du temps, on utilisait le fait que ces personnes avaient été classées dans les "mauvais" pour les licencier pour incompétence ou absence de résultats.

NXP [fabricant de semi-conducteurs] pratique également la sous-notation forcée. Cela s’est passé fin 2016 début 2017. Je n’ai pas de preuves, parce que je n’y ai pas directement participé, donc je n’ai pas eu à mettre cette pratique en place. Mais peu avant mon arrivée, il y avait eu des entretiens, donc je voyais le résultat de ce qu’on appelle les "consolidations". Les "consolidations", c’est quand les revues de performance sont montées à l’échelon supérieur. Cela ne se passait pas en France, c’était fait à l’échelon supérieur, aux Etats-Unis. 

Je me souviens d’un manager français qui m’avait raconté : "Mon manager américain vient de m’appeler en me demandant de noter toute ma population dans la catégorie des "mauvais" sous prétexte que nous en France, mon équipe, on est déjà condamnés et qu’on va tous partir dans un plan social. Ça l’arrange de concentrer tous ces "mauvais" en France, comme ça il n’a plus besoin de trouver des mauvais additionnels aux Etats-Unis ». Le manager français s’est exécuté. Il y avait moins de 10 personnes. 

Était-ce un exemple isolé dans cette entreprise ?

D.B. : Non, il y a un climat social catastrophique, ils veulent se retirer de bon nombre d’activités en France, donc tous les moyens sont bons pour réduire les effectifs. La sous-notation forcée en est un parmi d’autres. 

La pratique du "ranking forcé" est illicite en France depuis un arrêt de la Cour de Cassation de 2013. Ces pratiques étaient donc dissimulées, selon vous ?

D.B. : Contrairement à ce qui s’est fait au début des années 2000 chez Nortell Networks, aujourd’hui bien entendu, on ne fait plus de présentations où on montre clairement qu’on va éliminer 5 % des gens, sauf peut-être dans des entreprises moins prudentes que les autres. Et si jamais ces entreprises se font avoir, elles vont prétendre que c’est un cas isolé, l’initiative d’un manager aidé par une personne des ressources humaines qui elle-même a pris une initiative malheureuse, mais bien entendu que cela ne fait pas partie de leurs valeurs. 

Didier Bille à propos du "ranking forcé"
Didier Bille à propos du "ranking forcé" / Hydris Mokdahi

Aujourd’hui, les entreprises sont beaucoup plus prudentes sur ces communications en France. Même si jusqu’à présent aucune entreprise n’a été condamnée, la cour de Cassation a quand même été très claire. Même aux Etats-Unis où il y a la possibilité de le faire, ce n’est pas très populaire, donc ils ne communiquent pas trop sur ce genre de pratiques.

Quel est l’objectif des entreprises qui pratiquent le "ranking forcé" ?

D.B. : Il peut y en avoir plusieurs. Pour certaines d’entre elles, c’est une croyance dans le fait qu’en supprimant régulièrement les éléments qualifiés de "moins bons" et en réembauchant des meilleurs, ils vont améliorer leur cheptel salarial. C’est du darwinisme. On élimine ceux qu’on considère être les moins bons, on écrème en permanence, on les remplace forcément par des meilleurs, donc on améliore le cheptel salarial.  

La 2ème raison, c’est que cela permet aussi d’exercer une pression sur l’ensemble des salariés qui vivent dans la peur et l’angoisse de se retrouver un jour parmi les "mauvais". Ils savent que chaque année, l’entreprise met la barre plus haut. Il suffit qu’il y ait un gars dans l’équipe qui, parce qu’il est célibataire, peut se consacrer à 100 % à son métier et va mettre la barre très haut, pour que cela devienne la norme. Et donc des salariés qui étaient bons dans leur boulot et à qui on ne reprochait rien, tout à coup, deviennent "mauvais" par rapport à celui-là. Donc ça met une pression sur les salariés et ça les force à se surpasser, à constamment vouloir dépasser les objectifs. C’est ce que les entreprises veulent.

Le simple fait d’être classé dans les "moins bons" pousse à chercher un emploi

Il y a aussi un phénomène que j’ai vu très souvent : dans les entreprises où les salariés connaissent le système, le simple fait d’être classé dans les "moins bons" les pousse directement à chercher un emploi. C’est incitatif. 

Si on veut regarder les effets ou les dégâts de la sous-notation forcée, il ne suffit pas de regarder le nombre de gens qui ont été licenciés pour défaut de performance. Il faudrait également pouvoir regarder combien de démissions il y a eu et savoir combien sont des gens qui avaient vraiment envie de faire autre chose, ou si ce sont des gens qui ne voulaient pas vivre la peur au ventre tous les jours en attendant le moment où ils seraient convoqués par les ressources humaines, et qui ont préféré prendre les devants et tenter de chercher un autre emploi.

Aux Etats-Unis, la mode du "ranking forcé" serait terminée, suite à de nombreux procès perdus et parce que les dirigeants se seraient aperçus que c’était contre-productif.

D.B. : Officiellement, General Electric n’a mis en place cette pratique que pendant cinq ans. 

Mais en tout cas, quand j’y étais, ils le faisaient toujours. Ils le font avec d’autres méthodes, c’est-à-dire qu’ils utilisent des outils informatiques qui font que, le manager, à un moment, va être obligé de classer ses collaborateurs dans les mauvais. C’est l’outil informatique lui-même qui va lui dire : "Tu ne peux plus mettre des gens dans la catégorie des 'bons', tu as déjà utilisé ton quota", et là, il n’a plus le choix, il doit mettre des gens en "mauvais". 

Effectivement, vous ne trouverez plus aujourd’hui de documents "corporate", qui viennent de tout en haut et qui évoque cette pratique. On pourra peut-être trouver des mails qui circulent, mais rien qui permettra de faire remonter cette politique au sommet des entreprises.  

General Electric France dément ces pratiques. Dans une réponse écrite, le groupe précise avoir "toujours utilisé un système d’évaluation individuelle reposant sur l’évaluation de la contribution et des comportements professionnels". Le groupe a lancé il y a deux ans un nouveau système, "sans notation, basé sur une évaluation continue, plus agile et plus motivant pour les équipes".

De son côté, NXP confirme avoir bien mis en place des outils d'évaluation de la performance de ses salariés, mais rejette les accusations de Didier Bille. Le groupe précise avoir mis fin à sa mission pour "manquements professionnels graves". 

Quant à l'entreprise Nortel, elle a déposé le bilan en 2009.

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