Les États s'inquiètent de l'arrivée prochaine de cryptomonnaies, comme Libra de Facebook. Les ministres des Finances du G7 se réunissent justement à partir de mercredi à Chantilly pour en parler. Interview de l'économiste Philippe Dessertine.

Facebook veut lancer Libra, sa cryptomonnaie
Facebook veut lancer Libra, sa cryptomonnaie © AFP / Aytac Unal / ANADOLU AGENCY

Les ministres des Finances du G7 se retrouvent mercredi et jeudi à Chantilly (près de Paris) sur fond de tensions franco-américaines à propos de la taxe sur les géants du numérique, mais aussi pour parler du projet de monnaie virtuelle de Facebook. Ce projet suscite de nombreuses préoccupations de la part des ministres des Finances et des banquiers centraux. 

En France, le ministre de l'Économie Bruno Le Maire a déjà annoncé publiquement son opposition à Libra. De son côté, le ministre des Finances de Donald Trump, Steven Mnuchin, a lancé un avertissement à Facebook lundi contre son projet, le gouvernement redoutant qu'une telle monnaie virtuelle ne soit utilisée "pour blanchir de l'argent ou tromper le fisc".

Pour en savoir plus sur les dangers éventuels des cryptomonnaies envers les États, Laurent Kramer a interviewé l'économiste Philippe Dessertine, membre du Haut Conseil des Finances Publiques.

FRANCE INTER : Les États ont-ils raison de s'inquiéter de l'arrivée de cryptomonnaies comme Libra ?

PHILIPPE DESSERTINE : "Oui, pour deux raisons : la première c'est que la population mondiale commence à avoir un peu peur de la monnaie traditionnelle. Lorsque les banques centrales commencent à proposer des taux négatifs, lorsque la monnaie traditionnelle n'est plus totalement corrélée à  la création de richesse, la confiance peut disparaître. Et ce que craignent les États, à juste titre, c'est que la confiance se reporte sur autre chose, en l'occurrence sur les nouvelles monnaies. Ce n'était jamais arrivé dans l'histoire, et là ça devient possible !

De plus, avant on disait 'seuls les grands pays peuvent avoir une monnaie fiable'. Or, aujourd'hui,  la technologie permet d'avoir confiance dans le vecteur des nouvelles monnaies. Et lorsque les géants comme Facebook vont proposent des unités de valeur qui vont permettre  de réaliser des transactions innombrables sur leurs produits, ces unités de valeur ont  une garantie économique très forte et très compétitive par rapport à celles des grands États traditionnels.

Les États s'inquiètent à juste titre car l'audience de la monnaie traditionnelle (le dollar, l'euro, mais aussi et surtout des monnaies qui ont déjà des problèmes de confiance etc.) peut se reporter sur ces nouvelles monnaies. Une concurrence risque de se mettre en place. Et le problème c'est le rythme auquel ces changements peuvent évoluer car les gens vont réaliser très vite à quel point c'est pratique de payer avec son téléphone portable en toute sécurité."

Y a-t-il un plus grand risque dans certains pays en Asie, en Afrique, en Inde, où certaines monnaies n'ont plus la confiance des populations ?

"Oui, et on est stupéfaits de la vitesse à laquelle les technologies numériques évoluent dans ces pays-là. Par exemple, on se rend compte que la jeunesse africaine, celle qui est très sévèrement touchée par le chômage, manipule son portable très facilement quand elle cherche du travail par exemple, elle en connait toutes les fonctionnalités. Donc, lorsqu'il sera possible d'utiliser ces instruments pour le quotidien, comme acheter à manger, mais aussi transférer de l'argent à l'étranger, épargner... Le succès sera foudroyant.

Chaque jour, on se rend compte à quel point on sous-estime la rapidité avec laquelle les populations ont la capacité de changer leur approche des cryptomonnaies. Ce que l'on ne mesure pas aujourd'hui, c'est que les personnes habituées à utiliser des téléphones portables (c'est-à-dire une immense proportion de la population mondiale, y compris dans les pays les plus pauvres) est complètement prête, mûre à un changement radical de tout ce qui a été jusqu'ici à la base de l'économie du quotidien. On peut très vite avoir la fin du cash, la fin du troc, et avoir à la place des échanges avec des modèles de type cryptomonnaies qui ont un immense avantage : une sécurité numérique au moins aussi forte que la sécurité de la monnaie traditionnelle. Il est après tout probablement plus sûr, dans un village reculé, d'avoir de l'argent dans son téléphone, plutôt que des masses de billets que l'on peut se faire voler ou que l'on peut perdre."

Que pourront faire les États ?

"C'est un défi gigantesque pour les États, qui vont devoir se réinventer. Réinventer leur rôle dans l’émission de la monnaie, mais aussi leur rôle dans la perception de l'impôt. L’impôt pouvait être quasiment automatique : maintenant les États vont dépendre du consentement des citoyens à payer cet impôt."

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